N°246, Ici on énuclée / romånce

Yasar Tarchalsky, « N°246, Ici on énuclée / romånce », La Femelle du requin, n°17, hiver 2002, p. 6-11.

  • Texte disponible sur le site de la revue.
  • Derrière ce titre, on comprend qu’il s’agit peut-être d’une interview d’Antoine Volodine par Sylvain Nicolino (qui publie sous son nom un article sur Volodine dans ce même numéro titré « Imposture »).

Pour mémoire :

N°246, Ici on énuclée
romånce

Dans la salle grise, un meuble seul, un bureau, faiblement éclairé par un néon moite suspendu à des chaines rouillées ; des insectes, attirés et coincés ici par l’odeur du sang, virevoltent. A droite, près d’un corps étendu et menotté à un radiateur hors d’usage depuis plusieurs générations, une porte s’ouvre, livrant passage à un homme, Yasar Tarchalski, qui parle mais qui est déjà mort et dont le corps a été rendu aux phoques de l’extérieur.
Ne pas être désarmé par le silence ; Yasar, spécialement formé, ne se démonte pas, il allume une cigarette à l’aide d’un briquet chromé. Sur le bureau, les livres de son invité s’empilent, certains à l’envers, d’autres à couvertures usées, comme s’ils avaient été tenus près d’un corps, cachés des regards par les vêtements, une vingtaine s’étale à découvert, certains n’ont jamais été lus par quiconque, à l’exception de Yasar, évidemment.
“Tout vous accuse d’avoir voulu faire croire que vous écriviez des livres subversifs en tentant de contaminer par l’irréel de bons éditeurs alors qu’ici, le peuple est habitué à de la littérature sans mensonge, ancrée dans le réel, qui parle de nos problèmes, tandis que vous, vous parlez à côté mais réussissez à gagner des lecteurs ; votre silence ne servira à rien durant l’interrogatoire car nous avons lu tous vos livres des dizaines de fois et s’il y a un secret nous le trouverons, car vous nous avez donné la piste “derrière les mots, parfois il y a un hurlement, et parfois il n’y a rien”, dans Lisbonne dernière marge là, sur le bureau, et nous la suivrons, nous comprendrons en quoi vous renvoyez quand même les lecteurs à aujourd’hui, à l’éternel, à ce qui a été écrit et ce qui n’a jamais été dit, nous prouverons en quoi vous êtes un danger en fin de compte et vous mourrez.“
Obscurité et les yeux qui s’habituent progressivement à la pénombre due au faible néon, on distingue les contours d’une fenêtre hermétiquement close à ce qu’il semble, du moins avant que Yasar ne se décide à l’ouvrir aveuglant au passage son détenu ; hors d’ici, le monde ressemble à celui que donnerait à voir un film de propagande : le ciel est gris, les gens sont gris, les rues ont des noms de révolution, 19 de febrero, Place des Martyrs mais cela n’empêche pas le décor d’être planté dans la jungle ou la réminiscence de notre monde. Une ville en tout cas.
“Tout a commencé quand vous avez voulu faire croire que le littéraire supplanterait, abattrait le politique, vous avez voulu écrire des ouvrages en forme de manifestes politiques ou religieux, de la propagande indigeste et incomprise à l’image du Bardo Thödol, le Livre des Morts que vous ne cessez de citer, vous avez voulu convaincre les lecteurs d’abandonner les combats politiques obsolètes et de construire une alternative de s’engager plus avant dans le refus par l’écriture, sans être capable de leur définir d’abord ce refus. Tergiversant sur la forme littéraire la plus à même d’entrer véritablement en contact avec vos lecteurs inconnus, Fred Zenfl échouant le premier, vous n’avez réussi qu’à saborder en même temps poétique et politique, tout ça pour une révolution que vous jugiez dévoyée, celle de Pétrograd en 1917, la vraie, pas celle que vous fantasmiez dans vos groupuscules. Et vous avez cru que des réseaux clandestins allaient se mettre en place et vous rejoindre, vous avez tout fait pour nous faire croire qu’ils existaient, vous nous avez trompés ! X années, nous les avons cherchés avant de comprendre qu’ils n’existaient pas, il a fallu que Maria Samarkande nous l’avoue, mais vous, vous y avez cru à votre tour, vous, Volodine, le tout premier ! Tout ça c’est de la désinformation, la commune C. Noyelle s’est depuis longtemps désinteressée de l’affaire et a repris les autres armes, le groupe unifié L. Roux a cédé et ne veut plus prendre en charge vos lourds rapports non lus, leur préférant un entretien fabulé, la ligne d’attaque S. Omont se perd dans l’écriture de nouveaux narrats, mais nous dressons devant elle de telles barrières qu’elle ne les achèvera pas ; quant aux manuscrits sans suite du groupe réunifié S. Nicolino, ils ne sont que des patchworks parodiés qui n’apportent rien de neuf. Et vous êtes le dernier, le seul, M. Volodine, le seul qui reste et qui écrit, même ici, dans votre cellule du quartier de haute sécurité, votre club anglais n’est plus, n’a jamais été ! “

Le détenu se tait et refuse de bouger. Il sait que Yasar récite ce qu’il dit, que ça a été dicté dans un autre livre, que ce n’est pas lui qui parle ; sa bouche d’ailleurs ne bouge pas, et puis Volodine sait que ce qu’il dira ne pourra éclaircir l’intellect vicié de son interlocuteur. Tapi dans un bureau dont il ne sortira jamais, ce n’est pas lui qui a ordonné sa capture au petit matin dans ce parc du centre ville. Tragédien, il n’est qu’un pion au service du système, un pion interrogateur qui remplit son rôle d’interrogateur, qui lui donne à lui, une importance qu’il n’a pas. Evidemment, Volodine sait bien que lui aussi est un pion dans cette gigantesque machine et que si la dictature a sa place, alors, la rebellion à cette dictature a sa place aussi, elle est dans l’ordre des choses, il faut qu’il y ait des résistants pour que la dictature apparaisse au grand jour. Révolté, Volodine sait qu’il fait partie du jeu, comme Yasar, Lutz, Iakoub, Maria et ses autres amis tués, tout ça n’est qu’un jeu, qu’une histoire dans laquelle l’autre se replonge, frappant les livres, les envoyant à terre avec des cris :
“Allez, vous fermez votre grande gueule comme les autres, mais eux, ils ont craqué, ils ont dit que vous faisiez passer des messages, ils ont expliqué comment vous avez volé l’identité d’un brave révolutionnaire, Volodine, pour répandre vos torchons sous un faux nom, vous les Breughel, les Maria Samarkande, Lutz Bassmann, Iakoub Khadjbakiro et tutti quanti, chiens, vous faites les narrateurs, mais vous existez, on vous a eus et vous ne le supportez pas, inutile de nier : on sait tout ! Ici on énuclée, votre dernier romånce a été découvert, il contient l’explication ultime de ce que fut votre projet de détruire l’idée même d’auteur, chaque combattant reprenant les titres déjà disponibles et murmurés lors des douches, une fois par an et nous avons déjà découvert que les débuts de phrase de ce romånce s’associent pour écrire que dans tout texte littéraire se cache un imposteur qui cherche à faire de son néant quelque chose de retentissant, oui, et alors, qui est cet imposteur ? Ralliez-vous à la seule vraie cause, la nôtre, votre nom complet, Antoine Volodine, est ridicule, tout ça pour faire croire que vous êtes traducteur ou que vous avez des origines nègues, pas bien de chez nous ce nom, un mélange de plusieurs ethnies, le nom et le prénom qui ne correspondent pas, schyzophrénie et double, comme Balynt Zagoebel qui parcourt la ville avec son doublon et que nous avons tué aussi…Et quand vous répondrez, évitez de vous poser en martyr ou en sauveur, c’est inutile puisque personne ne vous suivra plus, vos idées périront avec vous. Sauf si vous expliquez pourquoi toutes les histoires se rejoignent dans cet ouvrage, Le Post Exotisme en dix leçons, leçon onze, comme en témoigne la liste des dissidents décédés et les nombreuses citations et références à d’autres ouvrages. Est-ce parce que vous craigniez une mort soudaine sous une voiture près du jardin des plantes, comme celle qui a frappé votre ami Georges Swain ? Charmant, le nom de Volodine n’apparaît pas, encore une ruse, ce livre devait être le dernier, le testament de votre groupe et il ne l’est pas… Allons, répondez : Volodine existe-t-il vraiment ou bien n’est-ce qu’un prête-nom ? C’est qu’il aurait été plus judicieux d’oser écrire sous vos vrais noms votre sous littérature, votre littérature des poubelles, car la piste était vraiment trop simple à suivre, même pour le moins zélé de nos informateurs : lettre V suivie d’un O puis d’un L, de temps en temps, un classement idiot avec une partie de vos livres en S.F. et l’autre en Littérature, les inédits seuls nous ont donné du mal, chien que vous êtes à publier dans d’obscurs torchons, loin de nos mondanités, nous vous aurions décoré, récompensé, un Goncourt, un Femina pour saluer l’auteur du régime… Halte, reprenons, vous avez voulu instaurer un système d’hétéronymie réfléchie mais vous vous êtes dégonflé avant de l’assumer entièrement, créant une entité Volodine dont nous ne sommes pas même sûrs qu’elle existe. Et il faut que vous nous disiez qui vous êtes pour ainsi attaquer la notion glorieuse d’auteur, pour la fouler aux pieds comme s’il s’agissait du dernier des métiers. “

Un intermède alors. Sans que l’on sache d’où elle vient, Astrid Koening, autre dissidente décédée, entre dans la pièce, son corps est tordu, ses mains frottent nerveusement son bas-ventre et ses cuisses. Nue, elle jette un regard vers la fenêtre, son oeil gauche est fermé par une profonde griffure et elle ne regarde pas celui qui est à terre alors Yasar la menotte au bureau, suffisament bas pour la contraindre à s’agenouiller, face écrasée contre terre, tordue vers l’autre, puis, saisissant Volodine, il lui brûle délicatement l’oreille en écrasant son mégot, puis, à coup de bêche, il lui sectionne les doigts de la main gauche, tous ensemble, contre le béton du sol, puis, le sang crée une petite rigole qui vient mouiller les pages d’un livre tombé à terre. Illusoire tentative puisqu’en face s’étale le silence, toujours.
“Maintenant, tu as mal, mais il fallait parler, répondre. Pourriture, tu crois que je n’ai pas compris ta technique, tu te réfugies en toi-même quand on te torture, dans tes faux souvenirs magnifiés où tu rejoins l’ensemble de tes co-disciples, dans le mépris de ta personne physique. Os brisés et punitions diverses, tu aimes offrir de la violence en lecture dans un style souvent relâché avec polysyndètes et répétitions des verbes introducteur de la parole, comme en une parodie. Serait-ce une dénonciation de notre bel art pénitentier : on ne peut écrire du beau sur les interrogatoires ? Tu te dégages du combat, tu cherches une autre place, un autre espace vital, je le vois, dans lequel tu pourrais continuer à te mouvoir tranquillement. Et tu juges que ton adversaire sera écrasé par ton silence, par son impatience, comme dans un combat de kendo. Ultime subversion d’après toi, tu penses que c’est la subversion utile : le rejet de l’autre, la négation calme de son schéma de pensée, de sa chronologie, tu te situes à côté de tout et en dehors de toi, plus rien n’existe. Rapidement nous avons déjoué ton principe, il nous fallait lire comme ça venait, ne rien presser et simplement se laisser imprégner pour concevoir ton univers.“

Que Volodine soit impressionné, on ne peut le savoir : à l’opposé de la pièce, l’homme recroquevillé se tait, il ne lève que rarement son visage que l’on devine songeur ou hébété, les pupilles jaunes irisées fendues de haut en bas. Une chaise cassée devant lui l’empêche maintenant de voir Astrid, il ne sait même plus si c’est bien aujourd’hui qu’il l’a vue. Il se souvient de son corps à elle, se balançant au bout d’une corde en plein centre-ville, l’inscription “ écrit vain “ lui barrant la poitrine en lettres de sang et l’autre la surplombant, ventre proéminent et riant. Croire qu’il ne serait pas vraiment là est possible, chamaniquement parlant.
“Habile, ta volonté de constituer une nouvelle école avec un drôle de projet. Et tu as failli nous perdre, mais nous avons compris que tu t’étais donné la mort l’an dernier, à l’encontre de toutes les règles communément admises. Risque minime qu’on le découvre puisque tu avais planifié la liste de sortie de tes sales bouquins pour les trente années à venir. Combien encore, deux-cent, c’est bien ça ? Heureusement, nous avons capturé l’éditeur complice, et comme nous avons reçu les témoignages des trois autres que tu as menacés, effrayés et corrompus, tes amis ne pourront jamais enrichir la galaxie Volodine, puisque c’est ce pseudonyme que vous utilisez, et ton école n’y survivra pas. Et tu sais quoi ? Au début on y a cru aussi, puis on a tout examiné et on a compris : le terme de shaggå que tu emploies prouve que la peuplade des Sschaaga est dans le coup, qu’ils sont les supporters rebelles que tu avais rencontrés lors de l’écriture de Rituel du mépris, les dates coïncident ; le terme de novelles prouve que tu jongles avec des siècles d’histoire pour épater le bas peuple, tu mélanges les époques, les univers, du romancero aux nouvelles en passant par les constitutions qui permirent au droit romain de survivre, promulguées par Justinien I°, empereur romain d’orient du VI° siècle de notre ère ; le terme amusant de romånce prouve, lui, que tu jongles avec la polysémie : le poème espagnol lyrique et “populaire“, tu y tiens à ce populaire, les pièces instrumentales, sans paroles signifiantes, les chansons sentimentales mais aussi le retour aux sources de toute écriture occidentale, le romanice, “ écrit à la manière des romains “, l’imitation insidieuse, en fait, l’infiltration, thème fondamental de ton école.
Furtivement, le long néon se met à vaciller au mur car un moustique énorme vient de s’en envoler, échappant ainsi à l’araignée chasseuse qui s’en approchait lentement et l’interrogateur, gêné par cette lumière mouvante, se dirige vers la fenêtre qui donne sur un ciel gris, sans immeuble en face. Au quatre-vingt treizième étage de la Centrale, la vue est magnifique.
“Imbécile, pourquoi tous ces post- accolés aux noms des théories, pourquoi ces -ismes, je pratique le notinisme et toi tu rejettes ce qu’il y a eu avant, tu veux remplacer notre bon vieil exotisme fait de voyage, de récits, de découvertes et qui intégrait de véritables données extérieures à notre vision occidentale, tu souhaites une nouvelle façon d’écrire qui rejette l’action principale des livres, qui égare le lecteur par une chronologie faussée, qui regroupe tous tes écrits par des liens et des références effectives, tissant un maillage qui te protège de toute intervention extérieure, tu deviens un véritable danger en t’érigeant en forteresse structurée, en force de combat entraînant et contaminant le bon peuple, tu as attiré nos regards, tu nous as provoqués. Raté : tu es seul et tu t’auto-analyses, tu te palimpsestes, tu cherches à formuler, à créer, à faire jaillir, comme par magie, un monde parallèle, un univers où les révolutionnaires vivent en paix, transformés en tortues centenaires dans un désert barbare et applaudissent tous les coups donnés par d’improbables guerillas. Ensuite, une fois que tu es suivi, tu noies tes lecteurs dans le pessimisme le plus sordide, tu n’en sortiras jamais et je vais t’y aider, tu mourras ici, tu es déjà mort, il ne te reste qu’à raconter encore et encore, qu’à tout retourner dans ta tête, qu’à continuer à écrire pour tisser un réseau toujours plus vaste en espérant que l’œuvre te survivra, que d’autres prendront le relais, aujourd’hui, demain, un jour, jamais, nous y veillerons !“

De plus en plus flou, l’interrogatoire se poursuit, on ne sait plus lequel interroge l’autre car l’absence de réponse oblige l’interrogateur à dévoiler ses pensées, à exprimer ses peurs, sa personnalité comme sa position à présent : assis sur le bord de la fenêtre, prêt à sauter, et jettant lentement des livres sur celui qu’il désigne comme non-homme, les tranches éclatent et quelques feuilles s’en échappent sans que cela ne le gêne tandis qu’en face, l’autre les regarde avec affectation.
“Et pour toi, tout est forcément manichéen au départ, les bons sont enfermés et les méchants ont gagné, l’ennui, c’est que tes méchants ne font pas mourir les bons, les bons, eux, ne sont pas si bons que ça puisque leur désir d’égalitarisme les aveugle, est un leurre qui les pousse vers la folie, trop proche alors de leurs bourreaux, comme si l’être humain et la révolution étaient de mauvaises choses… Silence, on ne sait même pas si tu es de droite ou de gauche, juste des soupçons d’extrême gauche dans tes écrits inédits, pas d’ennemis déclarés, ni les révolutionnaires, ni les réactionnaires, les deux ensemble, tu aveugles, tu énuclées le bon vouloir des lecteurs. On a compris que tu ne voulais même pas changer le monde intégralement, un petit bout te suffit, mensonge énorme envers l’idéologie, l’extérieur de cette enclave n’existerait pas pour toi, tes personnages ne vont pas en Balkhyrie, n’explorent pas les Nouvelles Terres. Nul ennemi non plus, en fin de compte, les autres ne sont que des fantômes, l’ennemi est en nous, dis-tu, il est dans nos rêves, dans l’érection de nouvelles valeurs pour remplacer celles que tu ne nommes jamais. Nous ne comprenons pas contre qui ou quoi lutte cette irrascible armée littéraire évoquée jusqu’à la douleur, une révolution de groupe contre les ghettos narratifs, contre le réel mièvre, dont les résistants ne sont pas les plus à plaindre puisqu’ils écrivent encore et toujours pour ne plus penser notre monde, ou plutôt pour le fouiller au-delà de tout ce qui est imaginable : en effet, c’est le chamanisme ta véritable arme car tu écris pour vivre intensément à l’intérieur des autres, tu voles les identités, on le sait, tu l’as avoué le 2 février 1999… Et ça c’était avant, mais maintenant, où te pousse ta folie ? Alors, pour contrer ta propre dictature, car c’est toi le dictateur, tu voulais imposer aux autres de nouveaux principes d’écriture, bien rangés, pour contrer ton propre désir d’étiquetage, tu as voulu faire croire que le post-exotisme n’était ni un mouvement, ni un style, mais un label d’origine, origine alors que tu ne crois plus en aucune paternité ! Niant toute source, tu as voulu être la source de tout un groupe auquel tu refilais tout, concept, exemple, idéologie, tout clés en mains, pour nous tromper une fois encore et donner à voir une troupe unie se répondant de livre à livre. Tu as livré un éventail de possibilités de te rallier à tous ceux qui seraient trop facilement malléables, tu es un dictateur qui ne remplacera rien car il a sa place entre onirisme et politique, loin de la littérature des poubelles que tu adulais ou faisait semblant d’aduler, lève la tête et regarde : c’est détaché là en lettres noires sur fond de sable par la NRF.
Qu’un jour Yasar Tarchalski soit entré dans le quartier de sécurité, qu’il se soit immédiatement pris pour un interrogateur assermenté, mais que sa raison vacille n’est pas important, pas plus que le néon, pas plus que ces livres ni lus ni écrits et dont il rêve, qu’il soit le même être que Volodine et qu’il s’énerve maintenant en manipulant un livre et en le jettant par l’ouverture sans que l’on puisse rien savoir de sa chute n’a pas non plus grande importance.
“Une chose encore, ta façon de traiter les lecteurs t’a perdu, ce sont eux qui se sont plaint les premiers : tu as voulu les noyer dans des listes sans fin qui stoppaient ta narration afin qu’ils repoussent leurs limites en te réfugiant derrière l’excuse du décor couleur locale ou de la sauvegarde de langues oubliées. En fait pour toi, les listes te servaient à te calmer, à recompter, voire à impressionner celui d’en face en répondant à son évident désir d’ordre et de rangement, désir motivé par le brouillage volontaire de tes hétéronymes, créant ainsi une réalité cauchemardeuse de mort et de pseudonymes. Le lecteur ne sait plus qui est qui et les interrogateurs en posant des questions sans réponse le prennent en otage et oeuvrent en faveur d’un dévoilement de ses attentes : que veut-il lire, actions, faits réels métaphorisés, rêves, vide spirituel, murmures hallucinés ? Que ce néon vacille, c’est normal, il est suspendu pour produire ces effets de clair obscur, pour nous plonger l’un dans l’autre, mais tes livres oscillent de la même façon entre lisibilité et obscurité, parfois un voyage chez les fous du département psychiatrique, lignée Nuit blanche en Balkhyrie, quand tout le texte ne s’aborde que comme rêve, hallucination, mensonges et bribes tout juste compréhensibles, parce qu’après tout, pourquoi vouloir ainsi se raccrocher au réel, à la linéarité, à la vraisemblance, le dix-neuvième siècle n’est-il pas mort emportant toute rédemption pour le lecteur, en trois mots : lis ou crève ? Universitaire va, tu as essayé de mêler fiction et théories esthétiques dans tes ouvrages : arguments et exemples ensemble, en pensant que rien ne pouvait fonctionner sans sa théorie et le pire c’est que tu avais raison ! Enfin, tu as allumé ton autodafé en expliquant à la place des interrogateurs, en te parodiant, en dévoilant les subtilités formelles de tes ouvrages avant même de laisser aux services spéciaux le temps de les décortiquer, tu as nié l’existence de ton lectorat, tu as nié sa capacité à lire des essais non narratifs… Claquemuré dans ton ego, tu as camouflé ton humour angoissé consistant à faire des blagues atroces puis à te prendre à ton jeu, et les lecteurs ne pouvaient plus te lire, ils étaient obligés de souffler, d’aller voir ailleurs, de faire de l’apnée littéraire dans d’autres ouvrages, ne lisant plus que ton extrémiste pessimisme. Hé, je te parle, tu les as déçu en refusant de conter le monde, de donner des solutions toutes faites quand on avait besoin de prophètes pour penser à notre place. Oses-tu penser que tu es encore lu alors que les dissidents lâchent tes livres les uns après les autres parce qu’ils souhaitaient encore rêver, alors que toi même tu te juges inconnu écrivant dans le vide national sans attache, pouvant tout se permettre et si peu en réalité, alors que tu doutes de ce monde et des rapports sains que nous vivons. Scission ratée, échec, même si tu en as contaminé quelques uns, rien ne te sera accordé, ni postérité, ni hommage, ni reconnaissance, ta vie ne sera jamais connue. Et puis tu pourrais imaginer que je ne suis pas là, que tu parles seul, que tu conduis seul à la perte ton éditeur avec tes bêtises, que tu obtiens ce que tu cherchais, redevenir l’anonyme torturé dans l’indifférence pour un combat incompréhensible par la masse.“
Des siècles de silence en face, comme ce vide qui s’étale au pied des tours de Babel érigées en rotules et bréchets, mâchoires et clavicules, vertèbres que l’on pourrait voir se découper à l’horizon si on s’approchait suffisamment de l’ouverture, la planète en est couverte, tours de guet, d’habitation, bureaux, quartiers de haute sécurité semblables à celui-ci… Et il est derrière lui, il lui relève la tête comme pour lui trancher la gorge, le maintenant dans une position qu’il sait inconfortable, mais il lui caresse ses cheveux souillés de sang, les ramène en arrière, les lisse, maculant sa nuque d’une poudre de sang séché à l’odeur métallique.
“Reprenons, s’il le veut bien, il a décrété que l’auteur n’existerait plus et qu’il n’y avait jamais eu de père, c’est là une peur facile à exploiter, alors pourquoi tourne-t-il ainsi autour du pot et qui voulait-il effrayer avec le nom d’Inge Albrecht, avec une lecture trouble et sexuée du Montreur de cochons et croyait-il réellement que l’être humain ne se reproduisait plus, souhaite-t-il un rejet massif des recherches embryonnaires, pourquoi l’autre se présente-t-il comme expérimentateur fou qui n’existe pas, n’a jamais existé ? Epure de Science Fiction, les médecins recousent habilement en lignes scalpelisées les circonvolutions lobales comme autant de phrases dans des bouches muettes, tandis que les interrogatoires s’achèvent dans le néant. Terribles surnarrateurs aux visages inhumains, oiseaux à ailes qui ne pourront jamais s’envoler excepté dans la mort furieuse des grenades, dogues qui mangent dans la même écuelles que les cochons avec lesquels ils ont forniqué, les aurochs assaillent les abris, les fourrures agressent la logique. Effet de réel raté, il citait d’autres livres, d’obscurs mémoires, d’improbables bibliothèques et archives, alors que les héros du peuple n’existaient plus, n’avaient jamais eu de monuments à leur nom, pourrissaient dans l’oubli et l’ignorance, que des mensonges. Niant l’horloge universelle par l’utilisation inlassable, jusqu’à la nausée de la même heure, par l’utilisation d’un temps en boucle où mythologie et souvenirs existent avant d’avoir été vécus à la fin du roman, plus tard, par la création d’un intemporel factice des deuxième et troisième et quatrième et cinquième et sixième siècles. Terreur du temps qui disparaît emportant sa dimension tangible d’aujourd’hui, hier et demain, ne laissant qu’hallucinations au lieu d’une réalité jugée hideuse. Ici, il y a trois mondes, le monde crânien, le monde concentrationnaire et l’extérieur, il n’y a plus que des voyages mentaux en lieu et place d’exotisme, des voyages qui permettent à la jungle d’envahir Pétrograd et aux chameaux de blatérer à l’ombre des congères, sous les cris des dictateurs. Seuls témoins de ce grand chambardement, les insectes sont présents, bestiaux, bestioles et vermine, l’espace de la création divine qui s’échappe, quelque chose de la nature sans l’homme, avant lui ou après lui, la fin de la modernité symbolisée par ces nuages ailés, vrombissant, grouillant, le minuscule montrant l’échec d’un système global, les araignées de toutes sortes entraînant dans leur toiles mentales les combattants alanguis. Sale ambiance, mais c’est ce qu’il aime. Asile constamment évoqué, c’est ce qu’ils aiment.
Noyade finale et plongeon dans le vide après cette dernière réplique, Volodine prend son briquet et brûle quelques pages du plus beau livre avant de les laisser s’envoler par la fenêtre, il lui faudra jongler une nouvelle fois avec les identités, comme il l’a toujours fait, alors il se retourne. Trouver du temps maintenant pour souffler, tourner la page, ne plus regarder ces miroirs fascinants, il était bien, il pouvait faire entrer Yasar Tarchalski.

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