Plutôt que des hochets

mercredi 24 octobre 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

De la vie et de la mort des petites bandes, et de leur virulence – un sous-titre pour Peste & Choléra… J’ignorais qu’Alexandre Yersin fût passionnant à ce point, à la fois changeant et constant, ce que Patrick Deville saisit et restitue excellemment. Après plusieurs opus sur la passion des armes, des coups d’état et des conquêtes territoriales, nous découvrons l’immense continent de la science, option médecine et biologie, de son émergence sous des lamelles de microscope à ses confins entre les lignes de Cendrars ou de Céline (p. 194-196).

À force de passer chaque fois devant Nha Trang et de chaque fois s’émerveiller, Yersin obtient de descendre à terre avec les marins chargés de la livraison. C’est l’éblouissement de la végétation dans l’arrière-pays, que surplombent les sommets des montagnes brumeuses à cinquante kilomètres à vol d’oiseau. Au carré, les deux hommes reprennent le soir leurs conversations. Personne n’a jamais franchi ni cartographié la cordillère. Le capitaine sent bien que celui-là son avenir n’est pas en mer.1

Innocemment, Deville nous montre qu’il y a eu des hommes qui n’étaient pas mus exclusivement par l’appât du gain, de la gloire ou du pouvoir. Des gens qui voulaient bien œuvrer pour la collectivité à condition qu’on leur foute la paix (p. 74) – et qu’on leur donne des moyens de travailler plutôt que des hochets administratifs. Y en a-t-il encore ?

Le père Vigano est un adepte de ces méthodes vaticanes un peu fourbes que réprouve d’ordinaire un austère protestant vaudois. Pour Yersin, il fait construire en deux jours une case en bambou recouverte de paille près de l’Alice Memorial Hospital [de Hong Kong]. Voilà pour la résidence et le laboratoire, dans lequel on installe un lit de camp et ouvre la malle cabine, dispose le microscope et les éprouvettes. Vigano graisse la patte des marins anglais chargés de la morgue de l’hôpital où sont empilés les morts en attente du bûcher ou du cimetière et leur en achète quelques-uns. Yersin joue du bistouri. « Ils sont déjà dans leur cercueil et recouverts de chaux. J’enlève un peu de chaux pour découvrir la région crurale. » Yersin retrouve la jubilation parisienne des éprouvettes, les cerfs-volants. « Le bubon est bien net. Je l’enlève en moins d’une minute et je monte à mon laboratoire. Je fais rapidement une préparation et la mets sous le microscope. Au premier coup d’œil, je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables. Ce sont des petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies. »
Tout est dit. Nul besoin d’écrire un  livre de mémoires. Yersin est le premier homme à observer le bacille de la peste, comme Pasteur avait été le premier à observer ceux de la pébrine du ver à soie, du charbon du mouton, du choléra des poules et de la rage des chiens. […]
Kitasato, qui prélevait dans les organes et le sang, et négligeait le bubon, décrit le pneumocoque d’une infection collatérale qu’il prend pour le microbe. Sans le hasard ni la chance le génie n’est rien. L’agnostique Yersin est béni des dieux. Comme le montreront les études ultérieures, Kitasato bénéficie d’un véritable laboratoire hospitalier, et d’une étuve réglée à la température du corps humain, température à laquelle prolifère le pneumocoque, alors que le bacille de la peste se développe au mieux autour de vingt-huit degrés, température moyenne à cette saison à Hong Kong, et température à laquelle Yersin, privé d’étuve, mène ses observations.2

 Et de citer plus loin (p. 167) Louis Pasteur : « Dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés. » (1854). Dans le cas Yersin versus Kitasato, le taux de sérendipité n’est pas proportionnel au montant des crédits. L’est-il jamais ?

À Nagoya, avec une semaine de retard sur Tokyo, les narines s’émeuvent : c’est la floraison des osmanthes, ou kinmokusei. Après les pluies d’un typhon passé au large, l’air est saturé de ce parfum orange qui veut dire automne. Sous son règne subtil, les derniers grillons s’éteignent et les écharpes sortent des tiroirs.
Ce n’est pas cette année que j’aurai l’honneur d’expliquer La place de l’étoile de Modiano ; le cours a été annulé, nombre d’inscrits insuffisant. La faute à un changement de jour et d’horaire qui m’était imposé… Un coup du Quai par la bande ? Mais balle perdue ou tir ajusté ? Qu’importe, ce sont les Mazarinades qui en profitent : il ne reste plus que deux mille pièces (!) dont je dois renseigner les champs d’auteur, imprimeur, lieu, date,  etc., pour que les références du corpus soient sérieusement exploitables. Allez, Muse qui pinces, fais-moi rire…

Notes ________________
  1. Patrick Deville, Peste & Choléra, p. 67 []
  2. Ibid., p. 107-108. []

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Publié dans le JLR


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