La stratégie et la méthodologie

samedi 16 décembre 2017, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

« Si on est un seul historien, même avec des grandes capacités linguistiques […], on va pouvoir accéder, allez, à deux trois parties de cette documentation, et généralement, dans un parcours académique, on va se spécialiser dans un bassin documentaire, parce qu’on veut être légitime, et donc on va finalement s’enfermer dans ce que j’appelle une alvéole documentaire qui va très vite devenir une niche historiographique, voire une cache d’archives parce que les chercheurs sont comme ça, hein, ils transforment assez vite leur niche en cache – et donc, ça [le projet Open-Jerusalem], c’est vraiment l’inverse, c’est de dire : Voilà, à Jérusalem, toutes les langues sont parlées, toutes les langues sont écrites, toutes les langues sont archivées depuis toujours, donc il faut se mettre à plusieurs, et à beaucoup pour les approcher, et pour les connecter, surtout. » (Vincent Lemire, historien et directeur du projet européen ERC Open-Jerusalem, extrait de l’entretien avec Emmanuel Laurentin, émission La fabrique de l’histoire, France culture, le 15/12/2017)

Outre l’intérêt évident pour la recherche sur l’histoire de Jérusalem, la stratégie et la méthodologie dont parle admirablement Lemire correspondent à ce qu’il conviendrait de faire pour la plupart des projets de corpus numériques issus d’archives. C’est, à peu de choses près, la stratégie et la méthodologie du Projet Mazarinades depuis 2009.
Il y a donc des personnes qui vont dans le même sens que nous. À une échelle très supérieure à la nôtre, certes, mais avant tout, cela nous réconforte. Nous pouvons continuer. Avec moins de moyens, donc, mais peut-être aussi moins de problèmes… (Lemire évoque la diversité des langues, la paléographie, les accès géographiques et administratifs, etc.)

« […] on va faire de la digitalisation au kilomètre, on va être très content, on va mettre en ligne des dizaines, des centaines de milliers d’images, mais qui d’abord ne sont toujours pas lisibles pour la plupart des gens parce qu’il y a un problème de langue et il y a un problème de paléographie. Bon, admettons… Mais surtout, tant que ces archives ne sont pas décrites, ne sont pas inventoriées, on ne peut pas y accéder. C’est ce que tout archiviste sait : une archive qui n’est pas décrite, c’est une archive perdue, c’est une archive morte. Donc, d’abord il faut décrire, sur le plan matériel, décrire sur le plan qualitatif, sur le plan thématique, sur le plan de l’auctorialité, des dates, etc. […] La digitalisation, ça n’est pas coûteux. Mais ce qui est coûteux [et sur quoi] on se mobilise vraiment scientifiquement, c’est la description et les critères de description. » (V. Lemire, même émission)

« Oui, alors on a fait évidemment de la valorisation. On a fait de l’édition de sources, on a fait des articles, on a fait des colloques, on a fait des livres, on a fait tout ça. Le b-a-ba de notre métier, il n’y a pas à s’en vanter. Mais ce qu’on veut éviter, c’est le destin, en fait, quand même, de beaucoup de bases de données historiques et archivistiques, c’est-à-dire qu’elles rouillent dans un coin et que personne ne s’en occupe. Alors, la chance qu’on a, c’est que c’est Jérusalem, et que ça intéresse beaucoup de gens, c’est toujours d’actualité. Mais il faut créer les conditions d’une appropriation par les collègues […], les doctorants, et même les masterants. Donc, en fait, notre dernier colloque, en octobre 2018, qui va se passer à Venise, à Ca’ Foscari, ne va pas être un colloque : on va demander aux chercheurs impliqués dans le projet d’accéder à la base de données et de produire des sujets de recherche. C’est-à-dire, avec ces fameux paniers [dans le site de consultation], d’aller faire des carottages dans la base de données, en essayant si possible de croiser plein de documentation dans plein de langues, etc., pour produire des sujets de master et pourquoi pas des sujets de thèse. Sur le site, il y aura une vitrine académique dont pourront s’emparer tous les étudiants, tous les directeurs de thèse pour finalement faire de la recherche avec cette base de données. » (V. Lemire, fin de l’entretien)

L’archive documentaire prend vie et intelligence pour et par la communauté qui la crée et la propose aux utilisateurs, qui peuvent eux-mêmes devenir co-créateurs de son développement. Nous en sommes également à ce stade… Ah, merci Emmanuel Laurentin, merci La fabrique de l’histoire ! Vous écouter cette semaine (parce qu’il y avait les autres émissions de cette semaine sur les archives, toutes très intéressantes), ça a été comme prendre à la fois un tranquillisant (contre l’angoisse que crée le brouillard dans lequel on a parfois l’impression d’avancer), un euphorisant (on n’est pas tout seuls, ça va marcher, etc.) et un dopant (bon, faut se retrousser les manches pour attaquer la suite…).

 

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Publié dans le JLR


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