Les profs ne vivent pas vieux

jeudi 25 septembre 2008, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Un jeudi à trois cours, comme ça, presque à froid, ça peut secouer. J’ai quand même eu le temps d’anticiper, de me préparer un repartir de zéro avec mon nouveau groupe du matin, et puis ça s’est passé beaucoup mieux que prévu. Je remercie le collègue qui les a eus au premier semestre, il a bien travaillé : groupe réactif, prononciation correcte, mémoire pas complètement évaporée.
Le déjeuner à la cantine des profs, dégueulasse comme d’habitude. C’est incroyable. T. me dit que la fac souhaite peut-être que les profs ne vivent pas vieux. Moi, je crois surtout qu’on ne souhaite pas que les profs y viennent trop souvent, qu’en servant lentement des mauvais plats, on va les dissuader de revenir… Même le plaisir de retrouver les collègues et de parler cinéma ou programme des cours s’en trouve affecté, évidemment.
Au séminaire de cinéma, première partie de Lady Oscar, en expliquant bien d’où vient le film. Effarement des étudiants : quoi ! un réalisateur comme Demy ! faire un film d’après un manga, avec des capitaux japonais, en 78-79 alors que les mangas ne sont même pas encore populaires en France ! et en plus en anglais !… Eh oui, c’était ça le problème. Le principal problème, à mon avis. Pas tant que le film soit mauvais (quoique…) mais surtout qu’il ait été conçu dans des conditions qui excluent ses publics potentiels.

Enfin, une des choses que je voulais faire depuis des semaines et que je commence dans le train : la lecture du Volodine post-exotique de Lionel Ruffel. Tout de suite, j’ai l’impression de lire ma propre pensée, en mieux, en plus large, en mieux documenté. Moi qui suis entré en Volodinie depuis deux ou trois ans, qui commençais à comprendre un peu la géographie en arpentant les chemins, je viens de mettre la main sur la chambre des cartes

« La violence des fils de l’Europe blessée sur laquelle cette œuvre [Lisbonne dernière marge & le roman fantasmé par le personnage] se construit provient principalement de la dissimulation de la vérité historique.
Le terrorisme peut alors se doubler légitimement d’un enjeu littéraire. Le Troisième Reich est présenté en Allemagne « comme une variante à peu près confidentielle d’un conte apocryphe des frères Grimm.» Les éléments historiques sont ramenés à leur littérarité.» (Lionel Ruffel, Volodine post-exotique, Nantes : Éditions Cécile Defaut, 2007, p. 24)

« Le jeu sur le topos du mensonge romanesque se double d’une réalité historique qui implique d’avancer masqué. C’est-à-dire d’avancer littérairement. […]
Or les deux référents, le terroriste et le dissident, se croisent grâce à des points communs très précis : le souci de l’histoire et la nécessité d’avancer masqué, sous peine d’être abattus.» (Id., p. 26)

Mes petits neurones éparpillés partout dans les livres post-exotiques depuis tout ce temps commencent à se rassembler. Ça va souffler. Avant-hier, justement, je commençais à me formuler clairement que l’écriture de Volodine réalisait d’abord, avant même d’y ajouter ce qui le propulse dans la création la plus contemporaine, la fusion inimaginable avant lui entre Claude Simon et Alain Robbe-Grillet. L’obsession de la vérité à reconstruire pour l’un, témoignée jusqu’à l’hallucination, le détachement ironique de l’autre derrière la facticité de tout, qui n’est qu’apparence, cliché et fantasme, les deux bien sûr déconstruisant les genres et branchés en permanence sur les catastrophes majeures du XXe siècle, avec un nihilisme d’où sourd un incompréhensible espoir, tenu en partie par l’humour — l’humour qu’il faut parfois chercher, chez Simon, et parfois surjoué, chez Robbe-Grillet. J’y reviendrai.
Ceux qui ne s’attachent qu’aux noms de ces auteurs, à une ou deux œuvres lues dans la scolarité ou même pas vont sans doute commencer à me chicorer là-dessus. Mais je pense que ceux qui connaissent bien le travail de ces trois auteurs me comprendront.

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Publié dans le JLR

Un commentaire

  1. christine

    c’est mignon « chicorer » je ne connaissais pas !

    … sans vouloir te « chicorer » (au risque de me voir accusée de mal connaître ces trois auteurs) il me semble que Volodine ne se résume pas, très loin de là, à « la fusion entre Claude Simon et Alain Robbe-Grillet » (même si je vois bien ce que tu veux dire concernant l’humour des uns et des autres, et même si la chimère est jolie!) mais qu’il a « fusionné » pas mal d’autres influences venues d’ailleurs d’avant d’après d’au-delà le nouveau roman