Qui ne croît point dans le pays

lundi 24 novembre 2008, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Lundi férié et entièrement pluvieux. Ma seule sortie, pour voir Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin, tombe à l’eau : l’Institut est investi par une cohorte de cinéphiles et toutes les places sont déjà prises (j’aurais dû venir plus tôt).
On a quand même vu Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas mais… elle cause (Michel Audiard, 1969), via Wizzgo, qui doit d’ailleurs interrompre ses copies de TF1, France 2 et 3 — et fermer l’accès des expatriés à la TNT (les Français hors de France, comme on les appelle, qui ne paient pas la redevance, ne peuvent pas signer la pétition, n’ont en fait aucun mot à dire dans cette histoire).
J’avais dû voir ce film à la télé dans les années 70 mais n’en avais plus aucun souvenir. Je le découvre donc, comme T., avec une curiosité amusée pour les décors, les abords de Paris en grande transformation, les allusions littéraires, l’argument emprunté à l’effective affaire des ballets roses, l’homophobie dans les médias, les allusions aux boys-scouts, la parodie critique du capitalisme (l’argent du chantage circule en circuit fermé, bientôt remplacé par du papier, et provoque une hécatombe), la prestation d’Anicée Alvina en mineure vulgaire et enceinte d’un quinqua. Comme si Audiard faisait une revue de l’évolution des mœurs dont les médias refusent de parler après 68 tandis que l’information circule par une femme de ménage. En fait, la circulation de l’argent et celle de l’information sont concurrentes et inversement proportionnelles l’une à l’autre.
C’est au moins aussi comique que le suspense de l’actuel Drôles de dames au PS

« Mais qui regarde ce monde étonnant qui se renouvelle sans cesse ? demanda la voix, derrière le paravent. Qui est ce spectateur dans les sentiments duquel nous plongeons ? L’auteur lui-même ? Ou l’un de ses héros habituels : ce garçon qui recevra dans sa main, quelques dizaines de pages plus tard, la crosse froide d’un Browning ? Le thème de l’enfant tueur est l’un des principaux de l’œuvre de Gaïdar. Souvenons-nous de son École et de ce coup de feu de Mauser dans la forêt que nous avons l’impression d’entendre à chaque page et qui constitue la clé de l’intrigue. Et même dans ses derniers livres, comme Notes du front, cette ligne surgit régulièrement.
[…] Dans ce sens, Serioja Chtcherbatchev (tel est le nom du petit tambour) atteint sans aucun effort l’état d’esprit dont rêvait désespérément Rodion Raskolnikov. On peut dire du héros de Gaïdar que c’est un Raskolnikov qui va jusqu’au bout, sans avoir peur de rien, car sa jeunesse et l’unicité de sa perception de la vie lui rendent difficile d’imaginer que l’on puisse craindre quelque chose.» (Viktor Pelevine, La Vie des insectes, p. 127-128)

La parodie de critique littéraire et le thème des enfants tueurs font également penser à Volodine (Lisbonne, dernière marge et Songes de Mevlido, par exemple) sans que l’on puisse en déduire un emprunt direct de l’un à l’autre ou l’inverse. Comme pour les autres ressemblances entre ces deux auteurs. Soit ils puisent tous deux à une autre source littéraire (unique ou multiple), soit c’est un autre cas de co-référence culturelle attestant d’une existence en quelque sorte virtuelle, ou spectrale, du post-exotisme, que Volodine aurait nommée et matérialisée en affirmant d’emblée son aspect multi-auctorial dans le champ francophone.
Ce qui nous ramène au sens premier du mot exotique : « Qui ne croît point dans le pays.» (Dict. Acad., 4e édition, 1762)

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Publié dans le JLR


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