Journal littéréticulaire
version non expurgée
 
Littéréticulaire : adj. (de littéraire et réticulaire), propriété d'un texte où s'associent, aux valeurs traditionnelles et aux figures classiques du texte littéraire, les significations et effets de sens provoqués par les liens hypertextuels au sein d'un réseau (l'internet par exemple), qu'ils aient été voulus ou non par l'auteur.
Mai 2004

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Samedi 1er mai. Cinglés singuliers.

Je muguais autrefois
Mon père et moi allions muguer dans les bois
Du côté d'Écouen ou de Montmorency
L'Opel Kadett en était remplie
Essaimait toute la famille les jours suivants
Derrida publiait et je n'en savais rien
Bowie abandonnait le Ground Control
Dans la cité de Garges-les-Gonesse
Le muguet allait à toutes les peaux
Car toutes étaient nourries
Du travail que le muguet symbolisait
– Camarade ma peau est-elle encore de mise
Aux pincées blanches des clochettes
Les sourires se rivaient
Je m'entais je m'uguais je m'instruisais
Sur fond rouge
École Victor-Hugo sans le connaître
Dans mes peu sages apprentissages
– Peut mieux faire...
– Pourrait être le premier, mais...
Déjà solitaire solidaire quelque part
– Que je traduis maintenant cinglé singulier –
Le muguet fait d'air de terre et d'eau circulait
De mon sang d'alors de mon père
Aux brins séchés dans un Journal de Mickey
Et tout ça retrouvé
Aujourd'hui me remue gaiment !

Avec T., rendons visite à son père dans la vieille maison de Yokohama. Pour lire aujourd'hui dans le train, m'étais-je dit, il faut Apprendre à finir... Mauvignier sur la ligne de Yokohama, en accord. Mais non, le père était en pleine forme, balayant les feuilles mortes dans son jardin, et ce ne sont pas des métaphores. Moi, faisant des photos, mais pas trop. Ne pas avoir l'air d'immortaliser trop, car ce serait dire le contraire.
Comme il faisait doux, après, quand nous nous sommes promenés encore une fois dans Motomachi !
Puis marchons en travers du quartier chinois jusqu'au bord de mer. Tout le bord, autrefois industriel et grisailleux, que même moi j'ai connu, maintenant transformé en promenade sur des kilomètres, jusqu'aux anciens entrepôts Red Brick Warehouse rénovés en centre commercial après un temps avoir été lieux d'expositions d'art contemporain (y suis venu il y a trois ou quatre ans avec Anne, Dominique, Bikun, ils se souviendront peut-être de la date...), puis jusqu'à l'hôtel Pacifico et à la Landmark Tower, après quoi on rentre à la maison en une heure pour faire la sieste parce qu'avec tout ce monde et tout ce vent, toutes ces familles en déplacement, tous ces hauts-parleurs, toutes ces lignes qui s'entrecroisent et nous cahotent, nous, on est crevés...
Le père de T. nous a donné une livre de prunes pas mûres et la mission d'en faire de l'umeshu. Obligés ce soir d'acheter l'alcool, le sucre et le bidon. Je le soupçonne d'être un philosophe taoïste, lui aussi un cinglé singulier.


Ah, tu m'eus, gai!
Ah, tu mues, gay?
As-tu muguet?
Ah, t'humes? hue, gai!

Cliquez sur mon nom pour obtenir votre carte.
2004-05-01 18:20:28 de Sir Reith Oubnaitch
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Dimanche 2 mai 2004. Soldatesque.

Lever tard. Après le petit-déjeuner, T. prépare l'umeshu sans être sûre que son père pourra en boire ; moi je crois bien que si.
Il en va de même pour tout le monde.

Je me demande si l'événement le plus important depuis le premier mai est l'élargissement de l'Europe ou le fait que je puisse maintenant aller dans n'importe quel centre de sport Konami, et donc à Tokyo avec T. Il m'en coûtera 620 yens pour aller dans un autre centre que celui auquel je suis inscris, ce qui est nettement plus acceptable que les 3.800 yens qu'il m'aurait précédemment fallu débourser rhédibitoires !
Nous voilà donc partis pour Shibuya et ses rues noires de monde. Par contre, le centre de sport est relativement calme ; beaucoup de gens ont dû partir faire du golf ou du tourisme... J'entame à vélo L'Homme à l'envers de Fred Vargas, à quoi l'on voit que je suis persévérant... Ça commence bien, cette histoire de loups qui égorgent des agneaux, avec un Canadien dans le microcosme hexagonal.

Replongé seul dans la foule shibuyante, je vais d'une librairie à un disquaire, puis une autre librairie, etc. Toujours déçu (la déception est un moteur) de ne pas trouver le Roth que je cherche depuis avant-hier : Book 1st n'en a aucun tandis que Tower Records, magasin de disques dont le dernier étage est une librairie d'import, en possède 5 ou 6, mais pas celui que je cherche. Par contre, je ramène dans mes filets deux Zappa et les agités The Streets, enfin.

Ne sont-elles pas futiles, toutes ces lignes ? Parfois, je m'interroge...

Le Dos de Mayo est un jour de répression de 1808. Les armées napoléoniennes occupant l'Espagne pour y régner. Le père de Hugo en était. Le petit Victor a vu des massacres et des pendus le long des routes. Il a vu plus ou moins ce que Goya a peint. La petite Aurore Dupin en a-t-elle vu autant ? Sont-elles fondatrices de littérature, ces visions ? Ne sont-elles fondatrices que de littérature et de peinture ?...
Sans parler du Tres de Mayo. D'ailleurs, demain, je n'en parlerai pas. Mais vous saurez que j'y pense encore quand je pense à la soldatesque en Irak. L'Histoire écrite est non seulement celle du vainqueur, en général, mais elle n'enregistre pas le mauvais comportement des soldats, en bref la soldatesque, parce qu'elle le considère comme normal, nécessaire, voire utile. Ce n'est peut-être pas très politiquement correct, ce que je dis là. Mais lire ou relire Guyotat, par exemple, au lieu de ne pas le lire, pour voir comment cela rejoint d'éternels fantasmes, d'éternelles pulsions, d'éternelles et regrettables vérités humaines auxquelles les dirigeants de la pure et hypocrite Amérique, ainsi que ceux de sa très gracieuse Majesté la Reine ont à répondre maintenant. Alors qu'avant on les passait par profits et pertes.


"Ne sont-elles pas futiles, toutes ces lignes ? Parfois, je m'interroge..."
Ma foi.... ça dépend ! Quels Zappa ? ;)
2004-05-02 19:37:34 de Oneiros Thanatos

Non pas futiles, les lignes!
Lis, t'es hérétique, hue l'air...
Et puis, si on parlait aussi de computationnalisme... Voir le lien de mon nom, il change chaque jour (le lien, pas le nom).
Le rapport avec le journal? me direz-vous! Aucun, encore que...
2004-05-03 04:03:11 de Sir Reith Oubnaitch

Pour les Zappa, il s'agit des albums "Absolutely Free" (1967) et "Tinseltown Rebellion" (1981). Quant au computationnalisme, j'avoue que ça me passe très loin au-dessus de la tête. Sir Reith, ne devriez-vous pas avoir votre blog perso ? De la sorte, chacun pourrait vous laisser des commentaires sur les sites que vous nous proposez... Y'aurait de quoi dire, je crois !
2004-05-03 07:51:23 de berlol

Oui, tu as raison, cher littéréticulateur, je devrais avoir mon blog perso au lieu de polluer le tien... Mais, au fait, y a-t-il une charte d'utilisation des commentaires (écrite ou non-écrite)?
2004-05-04 13:04:47 de Sir Reith Oubnaitch
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Lundi 3 mai 2004. Et le magret vint !

Depuis deux jours, je me demandais comment me débarrasser du canard. Ce matin, nonchalamment assis sur le trône, soudain, je l'ai vu. J'ai su de quelle façon sublime j'allais mettre un terme à ces 48 heures de présence dans notre frigo d'un énorme magret de canard ramené du supermarché National Azabu, près l'ambassade où je suis allé chercher mon passeport vendredi. En une fraction de seconde, j'ai synchronisé la préparation de la purée, du magret et de sa sauce, j'ai fait un casting des légumes, épices et condiments dont je disposais. Et, tirant la chasse d'eau, j'ai dit à T., dans un geste de roi, sceptre en main, que je m'occuperais du déjeuner.
S'il arrive souvent que je fasse la cuisine, il est assez rare que je sorte les grandes assiettes Villeroy & Bosch à motif naïf.
Quatre grosses pommes de terre cuites à l'eau, sans sel surtout, pendant vingt minutes. Mises à refroidir d'elles-mêmes.
Dans un pot : quelques rasades de vinaigre balsamique, une bonne dose de cognac, quelques figues séchées coupées aux ciseaux, une étoile d'anis entière, deux morceaux de tomates séchées conservées dans l'huile d'olive. Remuer de temps en temps, en attendant...
Un pamplemousse dont on lève les quartiers en en enlevant la peau. Réservé dans un bol.
Une branche de persil coupé gros. Pour la finition.
Deux gousses d'ail débarrassées de leur germe. Pour la mi-cuisson du magret.
J'épluche les pommes de terre et les écrase grossièrement à la fourchette de bois, avec lait et beurre, récrasant un peu plus à la fourchette normale. Et voilà la meilleure purée de la Terre !
Le magret, poëlé 7-8 minutes de chaque côté, côté peau d'abord, puis avec l'ail en demi gousse. Réserver sur une assiette.
Dans le beurre de cuisson presque noir, je verse mon mélange vinaigre balsamique-cognac-figues-etc., puis je porte à ébullition douce, je remets mon magret, je poivre et je mets le couvercle moins de dix minutes à petit feu. Pendant ce temps, T. met la table et je remue la purée.
Puis je sors le magret pour le couper en tranches tandis que j'ajoute dans la sauce les quartiers de pamplemousse pour qu'ils s'en imbibent sans se désagréger. Je sers sur les assiettes les tranches de magret et je remets le sang dans la sauce que je chauffe un peu fort un dernier coup.
Naper dans les assiettes, servir la purée à côté, ajouter le persil ne prend qu'une minute et...
Itadakimasu ! (On traduira par "bon appétit !", mais ça veut dire "Allez, je mange !").

Cependant, il n'y a pas de recette pour l'accompagnement du deuil. Un magret de canard n'y pèse pas lourd.

En milieu d'après-midi, pendant que T. lit, je vais faire un tour à Roppongi Hills, par la station Azabu-Juban. Lecture de L'Homme à l'envers dans le métro, puis plus tard à la maison. Ça commence à prendre tournure, l'affaire criminelle. On sent que l'auteur a soigné l'aspect typique et reconnaissable de chaque personnage. La nouvelle Babel des industries Mori (promoteur de Roppongi Hills) est monstrueusement surpeuplée ; je n'y ai jamais vu autant de monde. La mort d'un enfant dans une porte tournante ultra-moderne il y a quelques semaines est déjà oubliée...
Je traverse tout ça fissa, pour aller vers le carrefour ancien de Roppongi puis dans les ruelles derrière, pour rejoindre la station Roppongi-Itchome et rentrer. Ces ruelles sont d'abord celles des quartiers de nuit, étrangement désertes le jour, avec tous les panneaux éteints alignés verticalement le long des immeubles, tous les noms suggestifs d'amusement, d'agapes, voire de luxure ou d'orgie mais désactivés par le calme et quelques rayons de soleil de fin d'après-midi. Puis ce sont des ruelles plus petites, d'habitations, petits immeubles et belles maisons, ça monte et ça descend, ici une impasse, tiens ! deux Rolls dans un garage, là un escalier et à droite un cimetière avec derrière à cent mètres le Roi Building, typique du Roppongi des années 70-80, plus de magasins, plus de restaurants, plus de clubs, que des ruelles qui montent, descendent, sinuent.


Le magret vint! Fallait oser... Mais surtout pas sans T (à vin), cela aurait été inconcevable! Santé!
Même avec ce deuil récent, ce n'était pas un magret vain.
Dis, quand est-ce que t'ouvre un resto? Remarque, je préfère que tu nous invite...
2004-05-04 13:25:11 de Maghrébin
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Mardi 4 mai 2004. Un monstre de don, une hydre d'inquiétude.

Pas de lecture, pas de cuisine, pas de programme, pas d'horaire non plus. Le ciel quant à lui n'a pas donné la pluie que les prévisions météorologiques lui prêtaient, ce dont nous lui savons gré. Par contre côté vent, il ne s'est pas gêné. Sortis vers 11 heures pour une petite promenade du côté de Kudanshita-Jimbocho, nous sommes revenus vers 18 heures après avoir fait au moins quinze kilomètres, la plupart du temps dans des rues désertes. Privilège de pauvres.
Les infos du soir nous montrent des bouchons monstres aux péages d'autoroutes, les queues habituelles dans les gares et les aéroports. C'est presque la fin de la Golden Week.

Je viens de parcourir un nouveau site consacré à Baudelaire et je trouve que c'est plutôt une réussite. Les oeuvres, la correspondance, la biographie, tout cela est bien fait et pratique (plus avec Internet Explorer qu'avec Netscape, d'ailleurs), de même pour le design. Je vais donc m'en servir et le recommander à mes étudiants. Avant de l'annoncer aux membres de la liste Litor, j'ai répondu au courrier qui m'invitait à découvrir ce site. J'ai envoyé remerciements et félicitations en y ajoutant un questionnement sur le bien fondé duquel je m'interroge tout de même.
En effet, devant ce genre d'entreprise (publication gratuite de classiques), je me demande toujours quelle en est la motivation et quels moyens y sont engagés. De quel droit je me le demande, c'est ce que je me demande maintenant. Je ne souhaite pas que mes presque dix ans d'internet me donnent quelque droit de regard que ce soit sur le panorama littéraire du web ; ça, c'est clair à mes yeux. Pour autant, l'expérience a montré que certains sites intéressants de prime abord masquaient un projet commercial à plus long terme. Ce qui pouvait être intéressant aussi. Si ce n'est pas criminel, il est quand même désagréable de se sentir trompé, d'avoir cru naïvement au désintéressement de personnes qui avançaient masquées. Par ailleurs, tout le monde ne peut pas être chercheur rémunéré ou enseignant universitaire bénéficiant d'une certaine protection, et il faut bien alors, parfois, monter un projet attractif, gratuit dans un premier temps, puis contributif, puis commercial si viable, etc. Il est même très bien que les choses aillent comme ça. Alors quoi ? Pourquoi est-ce que j'en tartine mon journal ? Eh bien, justement pour laisser le temps à ma réticence de se poser, de se montrer, et pour me permettre de la regarder et de la donner à voir. Et si je n'arrive pas à la comprendre moi-même, il y aura peut-être quelqu'un quelque part qui pourra m'aider, en abondant dans mon sens ou en argumentant contre.
Mon indécrottable optimisme se teinterait-il du pessimisme qui consiste à penser qu'il n'y a pas d'action gratuite qui ne cache un dessein malhonnête ? Ou bien y aurait-il une forme d'intuition qui permettrait de flairer le pas net dans le bien propre ? Autre chose ?...
Par exemple, sur ce site Baudelaire, le lien Qui sommes-nous ?, sympathique au demeurant, ne révèle pas de compétence littéraire particulière de la part des trois auteurs (en faut-il ?) ; leur définition sommaire, si sommaire, ne renvoie qu'au monde de l'internet : ni âge, ni études, ni goûts, ni publications ; discrétion toute à leur honneur, dira-t-on aussi. C'est ainsi le problème de l'anonymat qui apparaît. Non pas de l'anonymat du nom, puisque j'ai les noms des personnes, mais l'anonymat que produit l'absence de voix, l'absence d'expression personnelle, l'absence d'un discours personnel qui motive l'action dans laquelle on s'engage. En bref, quand vous savez le nom d'une personne, vous ne savez presque rien ; mais quand vous entendez quelqu'un qui s'engage par sa parole et qui affirme quelque chose de personnel, alors, même si vous ne connaissez pas son nom, vous savez que c'est quelqu'un. Quelqu'un qui répond de soi par sa parole. Humain en cela, et non par son état-civil.
Voilà, je sais maintenant que c'est cela qui me manquait. Un éditorial bien senti, et signé, en page d'accueil, qui fait associer une voix, un ton, un projet et une ou des identité(s). Au lieu de quoi la page d'accueil me donne un extrait de Baudelaire, "Enivrez-vous", comme si c'était lui qui me parlait... Bon extrait, mais erreur de communication.
Engagé dans cette voie (vers la parole), je me demande où les promoteurs de ce Baudelaire-sur-web auraient bien pu s'exprimer... Et je trouve le nom de la personne désignée comme graphiste, Julia Briend, comme auteur d'un des deux articles de la rubrique "Articles" : Baudelaire et la photographie. Très bien ; un peu court, pas vraiment nouveau, mais intéressant. Avec un lien "voir son site internet", sur lequel je clique et qui mène à un site consacré à la photographie et aux photographes : Photographiz. Dans lequel il est tout à fait impossible de savoir qui fait quoi ! Le nec plus ultra des sites, et des beaux sites, serait-il l'effacement total des marques identitaires auctoriales ?
Voilà qui ne cesse de m'étonner (car ce n'est pas la première fois). Cela irait bien dans le tableau du web d'aujourd'hui, par exemple avec les auteurs de blogs qui n'ont aucun droit d'auteur !
Pendant que j'écris ceci, je reçois une réponse par courriel de l'un des trois auteurs du site, celui-là même qui me l'a signalé, David Smadja. Et tout de suite, c'est un ton, une voix, une identité, quelque chose qui rend tout humain et qui m'ôte toute réticence : "Notre but, en créant ce site, n'était autre que la réalisation d'un site digne du poète maudit et Litteratura est et restera totalement indépendant. Concernant les moyens qui, vous l'avez dit, vont avec les objectifs, notre équipe de trois personnes n'a à sa disposition que travail et bonne volonté et nous hébergeons nous-même le site sur une ligne domestique, à la fois par faute de moyens et désir d'indépendance. Nous envisageons effectivement la création de sites dédiés à d'autres auteurs ainsi que l'élaboration du portail www.litteratura.com mais nous ne saurions avancer de dates, le travail progressant plus ou moins vite en fonction de nos disponibilités."
Voilà qui est dit et rendu public, et tout à leur honneur !
Créateurs de sites, ne soyez pas modestes ! C'est à votre engagement personnel et à la personnalisation de votre engagement que se mobiliseront les attentions du public, en sus de la qualité du contenu. Mais la qualité du contenu seule, avancée nue par une main sans visage, devient un monstre de don, une hydre d'inquiétude à laquelle on prêtera toujours quelque turpitude...


Merci pour votre voix, c'est tellement agréable d'en entendre une sur internet, et dont on sent que c'est la voix de quelqu'un. Merci de nous guider vers une présence de Baudelaire. F.
2004-06-04 22:47:47 de Caro
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Mercredi 5 mai 2004. Kodomo no Hi.

Pluie dans la nuit. Son doux crépitement enveloppe nos songes.
Ultime jour de congé. Matinée bruineuse.

Faire la vaisselle et passer l'aspirateur nous anime enfin. Sortons pour déjeuner au chinois et ramenons deux DVD loués, nouveautés à regarder dans les 24 heures.
Vers 14 heures, nous fermons les rideaux pour une intimité de meurtres distrayants. Kill Bill, par l'exagération des jets de sang, l'esthétisme chorégraphié des combats et les sauts temporels de la narration est en effet une bonne distraction. Le ludisme affiché des couleurs et des décors ajouté à la démesure précise de certains personnages me rappellent mes premières sensations almodovareuses, à la fin des années 80. Pour autant, ce n'est pas fait en dépit du bon sens : T., qui a quelques connaissances dans le domaine, constate le respect de la part de Tarantino de nombreux gestes rituels, soit dans les combats, soit dans les codes des yakuzas, pour le facteur de sabre, les décors, etc. Pour ma part, j'aurais sans doute besoin de le revoir car l'anglais mélangé au japonais ne m'ont pas permis de tout bien comprendre, surtout des motivations des uns et des autres. Mais est-ce bien important, les motivations, dans ce genre de film ?

Je prends le shinkansen de 16h53 et lis pendant une heure et demie L'Homme à l'envers de Fred Vargas. J'en suis aux deux tiers, au moment où le policier parisien vient d'être contacté. Avec effarement  et admiration pour l'auteur, je le confesse  je m'aperçois que l'intrigue est dans une purée de pois peu commune dans le domaine du roman policier. Le road-movie dans les alpages est très réussi ; s'y mêlent du Queneau, du Giono et... du F'murr ! Le taiseux qui téléphone chez lui et à qui on passe la brebis de tête du troupeau est une trouvaille d'une rare originalité. Il semblerait aussi que Fred Vargas veuille faire l'éloge de quelques formes textuelles peu admirées : le catalogue d'outillage, la portée musicale, le dictionnaire, sans compter que le roman tout entier réactualise ironiquement le vieux mythe du loup-garou.
F'murr !... le Génie des alpages !... Voilà un moment que je n'avais pensé à cet humour ravageur !

Et pendant tout ce temps, T. regardait Matrix, Revolutions (tout de même décevant, m'a-t-elle dit).
Voilà comment on a passé la Journée des enfants !
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Jeudi 6 mai 2004. Petite forme.

Après trois cours, une réunion de deux heures et trois heures de casse-tête avec un logiciel récalcitrant, difficile d'avoir le moral devant mon clavier. C'est T. qui me le remonte, malgré ses trois cours aussi de son côté. Au téléphone, on cause d'un téléfilm en train de passer, une saga familiale étalée sur toute la période de présence japonaise en Mandchourie. Ça l'intéresse, rapport à son grand-père qui a joué le Désert des Tartares dans ce coin du monde. Pas mal fait, pour du téléfilm ! On en chialerait mais c'est le genre qui veut ça... (Je vais chercher le titre...)
Centré sur une famille, les amours, les haines, les trahisons, les errances, etc., je ne crois pas que cela fasse le procès du militarisme japonais. En noyant la guerre dans l'affectif, on fait croire aux télespectateurs que le politique est secondaire, voire inexistant car on n'y voit que fatalité. Coup double : on réécrit le passé en en effaçant la moitié, celle qui gêne, et on invalide la conscience politique au présent.

Quels films verra-t-on dans cinquante ans sur les guerres d'aujourd'hui ?
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Vendredi 7 mai 2004. Métamorphoses du texte.
Le pilote de l'Airbus gouvernemental
Ne retire jamais son casque anti-bruit
Et interdiction aux passagers de se faire entendre
Par les mégaphones
L'assimilation des citoyens français à des passagers d'avion transforme la citoyenneté en service commercial. Avez-vous payé votre billet ? Combien ? Quel service pouvez-vous avoir ? Quel est le menu et qu'est-ce qu'il y aura comme films ?...
Voilà encore une preuve de la nature profonde de notre Premier ministre : boutiquière ! Je crois qu'il ne peut pas en sortir.

Dans le train, je finis L'Homme à l'envers de Fred Vargas. Ferveur et jubilation. Non seulement j'adhère à l'esthétique nomade de l'aventure et de l'enquête, mais la sympathie ressentie pour ces personnages rend douloureux le moment de la dernière page. L'humanisation d'une bétaillère, a priori inhabitable, par création de rituels et de codes dans l'espace mutualisé sonne étrangement à mes oreilles. On comprendra pourquoi tout à l'heure...

Cependant, un léger mal de tête ne m'a pas quitté depuis le matin. Avec T., qui n'est pas très en forme non plus, on va à l'Institut pour voir Vampyr de Dreyer. Le grand classique est précédé de films de Pierre Alferi (excellent Elenfant, suivi d'un autre qu'on ne verra pas à cause de problèmes techniques), présentés par l'auteur (en présence de Jeanne Balibar). Quand arrive la dernière image du Vampyr, T. et moi nous éclipsons : la lumière nous a agressés les yeux et on a faim. On laisse tout le monde sur place avec le débat entre Alferi et Kurosawa Kiyoshi. Tant pis...

D'autant que j'ai aussi mon cours à préparer ! La Route des Flandres, explication de texte sur les pages 91-95 (coll. Double, Minuit).
Bribe de mémoire numéro combien ?
Soudain, le narrateur, Georges, se souvient du moment où il avait retrouvé Blum. C'était dans le wagon de prisonniers. Entassés dans le noir, ils se reconnaissent à l'oreille, progressent entre les coups pour se retrouver côte à côte. Blessé par un cou de pied invisible, Georges y voit enfin la preuve  ironique  de sa participation à la guerre. Alors commence une digression, un monologue intérieur sur le statut de cette blessure. Infligée par l'ennemi ? Non. Par la chaussure d'un être humain ? Même pas sûr, car dans le noir, c'était peut-être un cheval... Donc pas de quoi "se vanter", c'est-à-dire pas de fierté possible. Mais tout est à cause d'une erreur : mettre des hommes dans un wagon à bestiaux !
Et c'est là que ça se joue, dans cette fraction de seconde pendant laquelle le raisonnement s'inverse. Car en fait, ce n'est pas une erreur, c'est justement la vérité enfin nue des hommes déshumanisés par la guerre : ils ne sont que des animaux !
Du coup, réminiscence de mythes avec métamorphose, par exemple chez Ovide, étudiés en latin par Georges quand il était enfant. Thème que Claude Simon développera dans La Bataille de Pharsale quelques années plus tard.
Ce qui m'importe le plus dans ce passage, c'est que la digression et l'aléa mémoriel (qui sont des constructions textuelles, ne l'oublions pas) permettent d'acheminer une pensée (voire un message) à son terme : la bestialité où sont ravalés des êtres humains.
Alors que le discours conventionnel, logique, reste toujours en deçà. Il ne produit qu'une explication politique, un arrangement politique, presque toujours commercial (par exemple, le Traité de Versailles, qui crée les conditions de faillite de l'Allemagne et l'émergence du nazisme, ou les propos des dirigeants américains d'aujourd'hui qui proposent d'indemniser en argent les tortures et les humiliations des prisonniers irakiens). Cet arrangement politique a toujours pour préalable l'indignité humaine du dominant lui-même, du fait des droits excessifs qu'il s'arroge pour sa domination.


Le commentaire de Bikun, qui se plaignait que cette page se limitait à une simple annonce du contenu à l'heure où il pouvait la lire, a disparu !
Censure !!! ;)
2004-05-09 02:51:15 de Manu

Eh oui, mais si je l'avais laissé, on ne comprendrait ce qu'il voulait dire, puisqu'on voit maintenant un message assez long. Qu'il m'en excuse !
Ceci dit, je suis content de constater qu'il y a des lecteurs qui m'attendent (au tournant).
Et sur le contenu, t'as rien à dire ?
2004-05-09 08:58:15 de berlol

Salut les jeunes, j'viens tt juste de rentrer de mon weekend et plutôt que de vous écrire un email, j'écrit ds le blog de Berlol.
J'ai un souci ce soir, c'est la dissertation de N. Je dois avouer
que SP commence à me casser les c******* car j'ai franchement l'impression que pour qqun qui veut faire de l'humanitaire on y étudie 5% de choses utiles et puis 95%
de conneries qui ne servira à rien. Si encore ils avaient le temps de digérer tout ca.
C'est à coup de disertations que l'on forme des intellectuels
sans aucunes connaissances du terrain.
Tenez, pour le plaisir je vous livre une grosse partie du sujet
de la dissert de N.:
"You have to show that the communitarian approaches to multiculturalism imply a culturalist vision of identity which may lead to an exclusivist concept of belonging"...
C'est beau hein?!
Voila pkoi l'humanitaire dirigé par de pures intellectuels ne mène à rien...si ce n'est faire de l'assistanat et donc enfoncer encore un peu plus dans la dépendance de nombreux pays.
Bon, a part ca tout va
2004-05-09 21:52:26 de Bikun

Berlol, pas de problème, je comprends que laisser le message de Bikun aurait été quelque peu incohérent. J'ai moi-même eu du mal à être clair dans ma remarque.
Bikun, effectivement, ça n'a pas l'air simple la dissert...
Et je comprends qu'on puisse se poser la question du décalage entre le contenu des études et de l'emploi visé.
2004-05-10 03:04:56 de Manu
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Samedi 8 mai 2004. Roseaux courbés.

Avec le texte de Claude Simon, le premier problème des étudiants est de savoir quand on passe d'une bribe à l'autre, quel type d'unité grammaticale ou lexicale opère ou facilite le passage d'un épisode à un autre. La construction digressive, que je disais hier essentielle parce qu'elle s'oppose au discours (du) dominant, est d'abord pour eux une gêne... Bon, on y travaille, les mains dans le cambouis textuel.
Léger pathos dans la classe à l'évocation de deux sortes d'êtres humains (qui ne sont pas les deux seules), ceux qui se suicident par excès de dignité (en jouant les cibles humaines, comme de Reixach, dans un monde qui ne leur convient plus) et ceux qui survivent par l'abandon de dignité (rampant dans le noir, perdant figure humaine). Dépendent-elles seulement de l'échelle de la peur ? En quelque sorte, le texte de Claude Simon répond que ce serait trop simple : il y a aussi l'histoire familiale, le niveau d'éducation, la détermination à vivre au-delà de la survie.
En effet, T. m'ajoute qu'il y a aussi ceux qui acceptent la domination (et éventuellement les humiliations et indignités), roseaux courbés, à seule fin d'avoir par la suite la possibilité de la contre-attaque, de la revanche, de la reconquête, etc. je n'écris pas : de la vengeance... Sans eux, que serait l'Histoire du Monde ?

Après-midi balibaro-alferienne à l'Institut : le film Intime de Pierre Alferi (qui avait un problème technique hier), suivi d'une lecture de textes par l'auteur. Puis le plat de résistance : le film de Raùl Ruiz, Comédie de l'innocence dans lequel Jeanne Balibar interprète un rôle fort intéressant. J'avais d'abord écrit : "for intéressant", coquille-lapsus révélatrice car le personnage qu'elle y interprète est le seul à susciter la sympathie, à être humainement normal et sensible au milieu des autres qui sont prêts à la faire enfermer !
Le petit garçon, vidéaste en herbe et déjà manipulateur, sa mère, quelque peu distante de son enfant, jouée par une Isabelle Huppert qui semble aimer errer dans des décors de bourges, son père souvent absent et que l'amour pour son fils n'étouffe pas, son oncle psychiatre qui crise quand on touche à ses jouets, tous semblent issus d'un milieu friqué manquant visiblement d'entrain et de joie de vivre. Joie, entrain, disponibilité parentale dont l'enfant aurait bien besoin et à défaut de quoi, frustration ou roman familial, il va s'imaginer une autre maman...
Après la projection, le débat démarre poussivement entre la salle et nos deux invités. La plupart des questions sont adressées à Jeanne Balibar qui jouit déjà d'un statut de star au Japon. Réponses assez convenues (comme les questions, souvent), d'où s'échappe parfois quelques vapeurs d'acide. On apprend ainsi qu'Isabelle Huppert, tenant beaucoup à ce film, avait fait bien plus qu'un travail de comédienne : apportant des amis producteurs, qui eux-mêmes apportaient des acteurs, une grande maison parisienne pour le tournage, etc. Ou encore que Jeanne Balibar refusait, elle, de se considérer comme une comédienne professionnelle... Comprenne qui pourra.
On reviendra lundi soir pour les lectures.
Pour tout commentaire, on peut m'écrire à "berlol" chez "inter.net".

Dimanche 9 mai 2004. L'auto-immunité, c'est tendance !

Pas de ping-pong pour cause de vie familiale de mon partenaire... Je vais avec T. au centre de sport, à Shibuya.
Après avoir lu à vélo quelques pages de Roth-mal-traduit (Tromperie, pour Deception, Cf. Journal du 28 avril), notamment avec une Tchèque qui raconte son exil à Londres (pages plus intéressantes que le dernier Kundera, Cf. Journal du 18 février et surtout du 23 février), je m'échine aux machines en écoutant Derrida, interviewé le 24 avril (diffusé dans les Matins de France Culture le 26 avril, au sujet notamment de son livre d'entretiens avec Habermas sur le "Concept" du 11 septembre, chez Galilée).

Juste deux extraits (rappelons que cet entretien date d'avant les révélations sur les tortures des prisonniers...) :

J. Derrida : "War against Terrorism. [...] Et Bush a déclaré la guerre au terrorisme comme si il savait à qui il avait affaire, à quel État il avait affaire. Or il ne le savait pas, et je dirais qu'il le sait de moins en moins, et nous savons qu'il le sait de moins en moins."

J. Derrida : "[...] Ce concept d'auto-immunité, que dans beaucoup de textes récents j'ai généralisé, me paraît justement généralisable, c'est-à-dire être à l'oeuvre partout. Dans toute politique il y a un élément, un risque de pulsion de mort, ou de pulsion suicidaire plutôt, qui fait prendre des décisions contraires à son propre intérêt. Je le dirais des États-Unis qui ont fait des choses en Irak qui sont en train de se retourner contre eux, ce qui était prévisible. Je pense à la politique du gouvernement israélien, à certains aspects des actions terroristes palestiniennes. Je pense, alors, pour revenir en France, à la politique de M. Raffarin, qui est...
M. Voinchet : De quelle manière ?...
J. Derrida : Écoutez, je crois qu'en limitant le budget de la recherche, en ne faisant pas ce qu'il faut pour l'éducation, pour la culture, en ne réglant pas le problème des intermittents, etc., etc. En ne faisant pas ce qu'il faut pour la santé publique. Ce gouvernement fait des erreurs politiques contre lesquelles on peut prendre un parti politique, c'est mon cas. Mais fait aussi des erreurs, ce que j'appelais ailleurs des erreurs de niaiserie, quant aux propres intérêts de la politique néo-libérale qu'il prétend représenter. C'est-à-dire qu'il ne se rend pas compte que pour la productivité, pour la rentabilité, pour le marché et les entreprises françaises, il est bon que la recherche scientifique se développe. Pour la santé publique, il est bon que la recherche scientifique se développe. Il est bon que l'éducation ait tous les moyens. Ça, c'est ce que j'appelle auto-immunité, c'est-à-dire politique suicidaire. Même du point de vue de ses propres intérêts. Ça veut dire, auto-immunité, pour qu'on s'entende bien : la capacité mystérieuse qu'ont des organismes biologiques à détruire leurs propres protections. Donc il s'agit de destruction, d'auto-destruction."

T. s'est rendue compte qu'elle était une victime collatérale du 11 septembre. Son épaule dont elle a souffert en 2002, qui s'est partiellement bloquée, coincée, et qu'elle a commencé à traiter en 2003. Éh bien, ça date du soir du 11 septembre ! Car pour nous, c'était le soir, la fin de l'après-midi et le soir. Elle était scotchée devant le téléviseur, comme beaucoup de gens, allongée de travers sur le lit et oubliant des heures durant la position de son bras. Lorsqu'elle l'a remué, elle a senti que quelque chose n'allait pas...
Moi, j'étais à Nagoya. En fin d'après-midi, j'ai vu ces images de tour en feu, pensant à un film, il y en a tellement. Et puis j'ai vu du texte incrusté dans l'image, ce qui n'est pas dans le genre de la fiction. J'ai regardé de plus près et j'ai vu le second avion entrer dans la seconde tour. Vertige de la compréhension, alors. Scotché, moi aussi. D'horreur. Quelques minutes après, j'avais la présence d'esprit de me connecter à France Info par l'internet, et d'enregistrer en direct. J'ai enregistré tous les commentaires pendant trois heures. Jusqu'après la chute des deux tours. Je me souviens m'être couché glacé de terreur, alors qu'il faisait chaud, en septembre.
J'ai réécouté ce minidisc l'an dernier, c'est effrayant... Le présent, le direct, l'information que l'on voit se faire avant de l'entendre dite.

Vers 17 heures, je vais à l'Institut franco-japonais (encore) pour voir comment s'y passe le Salon de l'enseignement supérieur, organisé par ÉduFrance, le Service culturel de l'ambassade et l'Institut. J'ignore tout à fait quelle tournure cela peut prendre. Et surprise, il y a beaucoup de monde ! On me dit même qu'il y en a eu beaucoup plus en début d'après-midi. Qu'on n'arrivait plus à avancer dans les couloirs !
Dans son petit discours de toast, le Conseiller culturel, André Siganos, indique qu'il y a eu 800 étudiants japonais qui sont passés prendre des informations et discuter d'études en France avec une cinquantaine de responsables, presque tous invités de France pour cette opération de promotion de l'enseignement supérieur.
Voilà qui est extrêmement étonnant : 800 étudiants ! Un dimanche !
Et qui donne à réfléchir. Notamment sur ce discours que nous servent les autorités universitaires japonaises sur cette prétendue désaffection pour le français. Cela ne serait-il pas une chose orchestrée ? Qui accompagnerait le tropisme asiatique, depuis que le Japon s'intéresse à la manne chinoise ? C'est bien attirant, maintenant, la Chine ! Pis faut se placer pour l'avenir ! Se faire bien voir... Alors, "on" va faire savoir aux lycéens ce qu'ils doivent penser, pour qu'ils le pensent, et qu'ils choisissent de plus en plus les langues chinoise et coréenne, au détriment de l'allemand, du français et de l'italien. Les universités seront bien obligées d'en tenir compte et de s'organiser en conséquence. Et ensuite, on dira que ça s'est fait tout seul, que c'est une tendance... Beau mot, ça, une tendance... Qu'est-ce qu'on peut faire contre une tendance ? Hein ?
Je bois un coup avec François, collègue heureux de voir certains de ses étudiants dans le staff d'accueil d'aujourd'hui. Et il a raison. Il m'avoue être de mes lecteurs occasionnels et recommande mon journal. J'en rougis... Et l'y voilà incorporé, pour le remercier.


Et vous, où étiez vous le 11 septembre...?
En train de me la couler douce sur une petite île en Australie...mais où il y avait qd mêmeune télévision devant laquelle tous
les touristes présents de l'ile - cad une 30aine - étaient agglutinés comme des mouches sur du papier tue-mouche...
J'aimerais bien écouter ton enregistrement.
Moi aussi je recommande ton journal!
2004-05-09 22:14:44 de Bikun

Moi, j'ai fait "mieux".
Moins d'une heure avant de me rendre à l'aéroport de Strasbourg avec C. pour rejoindre Paris, après avoir vu un dernier film en famille, le magnétoscope bascule automatiquement sur la chaîne télévisée: tiens, un journal d'infos à cette heure-là avec PPDA...
Et voilà, l'annonce du drame en direct, on hésite encore entre un accident et un acte terroriste, quand un deuxième avion vient percuter l'autre tour. Là, il n'y a plus de doute...
Malaise dans la famille: est-ce bien prudent de prendre l'avion?
On finit par se convaincre que la probabilité est faible et on y va. Après tout il n'y a que la tour Montparnasse...
J'ai dû vider mon sac à l'aéroport: c'était au moins rassurant de voir la réaction rapide des services de sécurité pour renforcer les contrôles.
Puis il y a eu Toulouse le 21 et on a cru que cette fois la France aussi avait été attaquée alors qu'on reprenait encore l'avion de retour de Grèce pour le Japon...
2004-05-10 02:59:22 de Manu
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Lundi 10 mai 2004. La frontière théâtrale de la voix.

Ce matin, aller-retour rapide à Akihabara pour ramasser des informations sur les téléviseurs à écran plat. On voudrait gagner un peu de place en mettant la télé au mur, tout en ayant un écran plus grand. Globalement, il faut bien compter 200.000 yens (environ 1500 euros) pour avoir quelque chose de correct. Cependant, on n'est pas au bout de nos peines parce qu'il y a plein de types d'écrans plats : plasma, high-vision, digital, etc. J'ai ramené quelques brochures à T. pour faire un premier tri.

En fin d'après-midi, je retrouve une partie de mes chevaliers du GRAAL, mais cette fois à l'Institut franco-japonais, au coin café, pour discuter de George Sand en attendant l'heure du spectacle... On a une pensée émue pour un autre George qui a pris sa retraite de l'Université de Tokyo et qui se la coule douce maintenant en Touraine, ainsi que pour Laurent, alias Larry, qui passe une année sabbatique à Paris et qui ne nous écrit pas. Deux de moins pour le GRAAL ! En fait, on ne parle pas de Sand mais de notre nouveau collègue, Franck, qui entre dans la confrérie aujourd'hui, de sa relation à la poésie contemporaine ; il a soutenu une thèse sur André du Bouchet et co-organisé un colloque il y a quelques mois sur la poésie contemporaine (6-7/12/2003). Précisément, de ce qui nous échappe encore et qui fait qu'un texte aide à vivre ou change la vie, pour quelqu'un, alors que quelqu'un autre y reste parfaitement indifférent. Et de comment peut alors se faire une explication, une pédagogie du fait poétique du texte, de la poéticité.
Pour Thierry, interrogé quelques heures après, poésie est un autre nom de la littérature, quand elle est vraiment littérature (et non pas ce qu'on appelle abusivement littérature et qui n'en est qu'un succédané commercial...). Au sujet de la fragrance des marronniers et des châtaigniers (Cf. 27 avril), il m'indique qu'il existe un petit conte de Sade, que je retrouve sans difficulté (merci, Thierry !) :

"On prétend, je ne l'assurerais pas, mais quelques savants nous persuadent que la fleur de châtaignier a positivement la même odeur que cette semence prolifique qu'il plut à la nature de placer dans les reins de l'homme pour la reproduction de ses semblables.
Une jeune demoiselle d'environ quinze ans, qui n'était jamais sortie de la maison paternelle, se promenait un jour avec sa mère et un abbé coquet dans une allée de châtaigniers dont l'exhalaison de fleurs parfumait l'air dans le sens suspect que nous venons de prendre la liberté d'énoncer.
– Oh mon Dieu, maman, la singulière odeur, dit la jeune personne à sa mère, ne s'apercevant pas d'où elle venait... mais sentez-vous, maman... c'est une odeur que je connais.
– Taisez-vous donc, mademoiselle, ne dites pas de ces choses-là, je vous en prie.
– Eh pourquoi donc, maman, je ne vois pas qu'il y ait de mal à vous dire que cette odeur ne m'est point étrangère, et très assurément elle ne me l'est pas.
– Mais, mademoiselle...
– Mais, maman, je la connais, vous dis-je ; monsieur l'abbé, dites-moi donc, je vous prie, quel mal je fais d'assurer maman que je connais cette odeur-là.
– Mademoiselle, dit l'abbé en pinçant son jabot et flûtant le son de sa voix, il est bien certain que le mal en lui-même est peu de chose ; mais c'est que nous sommes ici sous des châtaigniers, et que nous autres naturalistes, nous admettons en botanique que la fleur de châtaignier...
– Eh bien, la fleur de châtaignier ?
– Eh bien, mademoiselle, c'est que ça sent le f..."
(Sade, La Fleur de châtaignier, 栗の花
, 1788 selon cette édition PDF des Historiettes, Contes et Fabliaux du Marquis).

Au fait, pourquoi sommes-nous là, tous ? à l'Institut ? Ah oui ! La salle est pleine à craquer pour écouter Jeanne Balibar et Naoko Yamazaki faire une "lecture de textes de Pierre Alferi". En fait de "textes", il n'y en a qu'un, extrait du Cinéma des familles (1999), décrivant diversement un tableau vivant d'un Massacre des innocents. La lecture bi-lingue à deux voix alternées donne à entendre deux rythmes et deux sensibilités. Accompagnée de gestes esquissés, dans le silence approbateur de la salle, elle nous pose sur la frontière théâtrale de la voix. Trente minutes de tension descriptive qui louche vers les fantasmes, avec cette drôle de petite pointe de sadisme de celui qui maintient ses acteurs immobiles et qui ne dit pas "Coupez !" On me dit que la traduction de Ryoko Sekiguchi est d'une grande finesse.

Parfois, pas seulement ce soir, quand je parle de ce Journal-sur-Internet à des gens, j'entrevois une petite moue que j'hésite à interpréter. Serait-ce un léger mépris pour le diariste qui n'est pas journaliste (i. e. qui ne se fait pas payer) ? Ou ce rejet de l'internet, qui a un effet si élégant, dans les cocktails mondains ? Ou que sur ma mine, on ne donne pas cher de ma production ? Ou ce qu'on imagine de déballage fétide derrière les mots "J'écris un journal en ligne" ? Ce qui en dit long, à chaque fois, sur le propriétaire de la moue en question.
Cela va parfois jusqu'au refus de cliquer sur le lien que j'envoie dans un courriel : on n'a pas le temps, on n'a pas vu, on ne s'intéresse pas à ce genre de choses... Tant pis. Pas pour moi (je m'en suis déjà expliqué).
Courriel, justement. Merci à François de m'avoir écrit que le mot avait enfin été accepté par les autorités françaises. Il était temps, puisque le "Mél." ne devait pas être pris pour substantif !


coctails ou cocktails?
2004-05-11 02:30:20 de Manu

Euh... ça dépend des k...
...
Allez, va, je le corrige !
Et merci !
2004-05-11 10:53:28 de Berlol

coque telle...
2004-05-11 22:39:19 de Bikun
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Mardi 11 mai 2004. Un système de défense contre l'incertitude.

La Turquie doit-elle entrer dans l'Europe ? Oui.
D'ailleurs elle y est déjà, historiquement. Il y a plus de 16 siècles, Constantinople devenait la capitale de l'empire romain. Rappelons ceci : "Constantinople commande les passages entre l'Europe et l'Asie. Elle est également proche des frontières du Danube et de l'Euphrate. Elle est enfin située au cœur des terres de la vieille civilisation hellénique."
Pour la provocation, fêtons un petit maître : Salvador Dali. C'est son centième anniversaire ! Et puis roublions-le. Moi, il m'a toujours fatigué, avec ses airs !

Shinkansen ce matin en écoutant Pierre Alferi chez Alain Veinstein (Du Jour au lendemain du 8 avril). C'est bien sa voix, et son ton un peu espiègle, vaguement pince-sans-rire, un petit quelque chose de Jean-Philippe Toussaint dans le décalage, et une grande pertinence pour présenter et défendre La Voie des airs et Des Enfants et des monstres (chez POL). J'enchaîne avec la Ville panique de Paul Virilio (même émission, du 4 mai, ouvrage publié chez Galilée), plus biographique et plus clair que lors d'autres émissions, plus clair aussi que dans ceux de ses ouvrages que j'ai lus et qui m'ont laissé une impression de cassandresque un peu grossier.

P. Virilio : (Suite aux attentats du 11 septembre et aux récents développements du terrorisme) "[...] la question du lieu, du hic et nunc, du ici-et-maintenant est reposée au niveau politique. Le lieu, quand on dit "un événement a eu lieu", l'avoir lieu, c'est la base du politique au sens "polis", la cité. Donc, quelque part, c'est la localisation qui est en cause. Non seulement dans les délocalisations et l'externalisation dans les entreprises, mais dans tous les domaines, y compris la guerre. Et c'est d'une certaine façon ingérable au niveau de la défense. La défense n'est possible que si on repère le lieu où l'ennemi, l'ennemi anonyme va intervenir. Mon rôle dans ce livre, c'est de dire : ce lieu, c'est la ville.
Pourquoi ? Parce que c'est là où on peut faire le plus grand accident. Puisqu'il ne s'agit plus de bataille, la ville n'est pas un champ de bataille, elle est le lieu où on peut surprendre et avoir le maximum de résultat, au niveau des victimes."

"[...] Le retour des tours est une question géo-politique. La question géo-politique, on peut la retrouver dans la construction, si on ne l'a plus réellement dans la guerre. Par le caractère indéfini des attentats (ils ont lieu n'importe où). Par contre, on sait qu'en construisant des tours, on construit un système de défense contre l'incertitude."
"La question de l'accident devient un pouvoir, le pouvoir non plus de standardiser les opinions, comme c'était le cas avec la presse aux XIXe et XXe siècles, mais de synchroniser les émotions. [...] La synchronisation de l'émotion n'est pas un phénomène démocratique. C'est un phénomène sectaire. C'est un phénomène qui peut déclencher le pire comme le meilleur..."

Et puis, il y a des sujets sur lesquels je ne le suis pas du tout, mais alors pas du tout, quand le Cassandre revient en force, avec de l'idéologie à gros sabots. Facile :
"Il y a donc un accident du temps, dans la mesure où le monde est trop petit, la Terre est trop petite pour la vitesse de la lumière. c'est parfait pour le live, c'est parfait pour les téléconférences, mais je ne doute pas que dans peu de temps le sentiment de claustration, d'enfermement qu'annonçait Michel Foucault, sera perçu par les générations. Ce monde trop petit finira par nous suffoquer. Dans une sorte de claustrophobie."
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Mercredi 12 mai 2004. Lierre et jasmin.


Chevillé au bâti ............../////....... de longue date
inaperçu des vulgaires piétons qui  ..................... vont et viennent sous son travail
................//////////////////////////........ lierre lierre... nom commun
Grimpant dans sa ruse végétale  ................. ........................  de belle ruse !
épouse le béton puis l'épuise dans ....../////////..... l'infinie lenteur
..........///////////////. vers quel toit que tu ne verras
jamais, mortel ! ../////...........  le lierre palpite dans l'infinie ........  lenteur
......////////...... lui-même serré, embrassé, envi-
ronné d'un jasmin autrement ex ..................... plosif
........................ .................. d'aucuns coeurs y boivent du nez.

Ode à vélo au volley
Pédalant pédalant mon immobile vélo hebdomadaire mon arme imparable mon livre avec moi toujours prêt à s'ouvrir c'est encore L'Homme aux cercles bleus comme les cercles célères de mes pieds comme les cercles digitaux du temps du cadran où mon coeur bat mais cette fois ce soir exceptionnellement ne pouvant l'ouvrir mon livre capté par un écran car écran il y a je n'y peux rien d'habitude négligé laissé aux vils addicts mais j'en suis ce soir car volley il y a volley-ball seul sport peut-être que j'aime vraiment regarder tellement rapide changeant changeantes combinaisons de mouvements en trois dimensions passes sauts souples si souples roulades au sol joueuses aux longs doigts tendus aux longs doigts smash en altitude en face couchées par terre grands écarts juste trois doigts parfois et ça remonte l'une s'efface masque l'autre qui simule d'armer son bras en face le mur quatre mains six mains dépassant du filet mais lobe juste derrière elles un trou énorme huit dix mètres-carrés la balle y meurt et les espoirs gros plans des vingt cinq caméras figures déçues bruits de consternation dans les gradins un repos se regroupent psalmodient en pack sur la touche puis s'ouvrent comme pétales se touchant toutes toutes les mains pour la chance pour les paris les combinaisons choisies la chance dans leurs doigts leurs doigts sacrés tendus vers la victoire entourés de bandelettes cassés tordus si savants si vivants terminaisons des corps si souples rituels engagement réception préparation passe saut et tir cris d'orgasme du point gagné et vite vite recommencer visages radieux pédalant moins puis ne pédalant plus mon immobile vélo hebdomadaire maintenant immobile


Le lob qui a frôlé le lobe de l'homme à l'aube, à l'aube...
2004-05-13 15:32:58 de Sir Reith Oubnaitch

Penserais-tu à une faute d'orthographe à "lobe" ?
Ici, c'est le verbe "lober", donc avec un "e", je crois que c'est correct... Quant à l'aube, je ne suis pas de ceux qui prononcent le "o" ouvert.
Sinon, je crois qu'il vaudrait mieux que j'ajoute un "et" à la première ligne de l'Ode : "et mon arme". Rythme et sens s'en porteront mieux.
2004-05-13 17:07:40 de Berlol
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Jeudi 13 mai 2004. Le Japon par les bandes (à part).

On a eu les Carnets nomades (France Culture) de Colette Fellous, trois semaines de suite sur Kyoto et Tokyo, qui n'étaient pas mal mais dont je regrette certaine tendance lascive (sans compter qu'il y en a qui disent des conneries, par exemple que Mishima n'aurait pas été nationaliste ou que les Japonais d'aujourd'hui seraient de son avis, ce qui est totalement faux, vu que Mishima n'est tout simplement pas lu au Japon actuellement Merci à Olivier pour sa vigilance), voici maintenant qu'il faut absolument écouter l'émission Bandes à part du 12 mai : outre l'ouverture du Festival de Cannes avec le discours d'Almodovar (+ informations sur sa Mauvaise Éducation), on s'y délectera d'un carnet de voyage intitulé "Tokyo cinéma". On y entendra notamment Yoichi Umemoto (critique de cinéma que je côtoie régulièrement à l'Institut ; d'ailleurs Abi et Kyoko sont citées et remerciées par Serge Toubina) dire avec conviction qu'il a appris le français spécialement pour pouvoir lire les Cahiers du cinéma ! (motivé, hein !). L'entretien avec Shigehiko Hasumi (professeur de littérature française à l'université de Tokyo) est aussi très intéressant, pour quelques confidences sur ses jeunes années mais surtout pour une histoire de la réception des cinémas français et japonais depuis les années 60.
Deuxième partie de l'émission ce soir même. Ça promet !

Par contre, je n'ai pas gardé de copie des Mardis littéraires. Malgré un programme intéressant, a priori, le contenu des discussions s'est avéré particulièrement inepte et Pascale Casanova limite obtuse. Le titre "Débat critique autour des dernières parutions littéraires" s'est resserré sur trois ou quatre choses pas du tout représentatives, et pour débiter des détails et des avis personnels que rien n'étayait. C'est le Masque et la Plume, sans l'humour et la distanciation. La Revue littéraire 1 et 2 (Léo Scheer), pourquoi tant en parler si l'on finit par dire en 3 secondes que Nioques, L'Animal ou Histoires littéraires sont meilleures, et de loin !? À la fin d'Éric Laurrent (Minuit), c'est là que Pascale Casanova donne son pire. Il y a un de Gabriel Bergounioux (Champ Vallon), soit. Quitte ou double de Raymond Federman (Al Dante), je ne connais pas encore, mais les commentaires ne m'ont pas spécialement donné envie de le lire. Enfin, La Voix des mauvais jours et des chagrins rentrés (autre critique que celle donnée dans mon Journal du 1er avril, ce qui n'était donc pas un poisson...) de Jean-Luc Benoziglio (Seuil), c'est-à-dire le meilleur de cette sélection est tout simplement passé à la trappe, "pas assez de temps" ce que je traduis par mauvaise gestion du temps, ou volonté délibérée de laisser dériver n'importe comment.
Alors, Pascale, ça veut dire quoi, ce binz ? En plus, moi, je mets des liens dans ce journal, pour qu'on aille aux sites et lire, mais dans la page web de l'émission, que dalle !
Pour tout commentaire, on peut m'écrire à "berlol" chez "inter.net".
 
Vendredi 14 mai 2004. D'un campus l'autre.

Est-ce une infusion de Claude Simon dans mon quotidien mais j'aime voir de temps en temps se refermer virtuellement une longue parenthèse historique. Parti un peu plus tôt que d'habitude de mon campus de Nagoya, et après la petite parenthèse du shinkansen dans lequel j'ai préparé à 300km/h mon cours de demain, je me suis retrouvé sur le campus de la fac des lettres (Toyama) de l'université Waseda, celui-là même où j'ai commencé à enseigner quand je suis arrivé au Japon il y a un peu plus de douze ans. Presque rien n'a changé. Un ou deux bâtiments modernes autour des vieux, le temple d'en face dont on refait les murs d'enceinte, des téléphones portables partout dans les mains des gens. Beaucoup moins de changement que je ne l'aurais imaginé, par exemple en me basant sur Le Palace dans lequel le narrateur simonien revient à Barcelone quinze ans après la fin de la Guerre civile. Qu'a-t-on et qu'ai-je comme expérience de retour-quinze-ans-après (ou plus) ? Je ne suis pas retourné à La Ferté-Saint-Aubin depuis les années 60, ni à l'Île de Ré depuis les années 70, ni à Inverness, ni à Saint-Tropez ni au Cap-d'Agde depuis le milieu des années 80, ni à Almenara depuis les années 90... Expériences qui m'attendent à ce stade de ma vie.
Toujours est-il qu'à Waseda, j'y suis revenu entre temps, ne serait-ce que l'an dernier pour y écouter Pierre Michon, mais arrivant aujourd'hui de mon actuel campus dans mon ancien campus, c'est l'effet de démultiplication qui m'a saisi et fait penser...

Mais c'est pour Pierre Alferi que j'étais là ce soir. L'ayant vu à l'Institut, dans un cadre sympathique et grand public, il était aussi intéressant de le voir dans un cadre, comment dire ?, plus technique.
Il nous a donné lecture de quelques poèmes de Kub Or et de La Voie des airs. Puis nous a montré trois courts films au sommaire du DVD déjà cité (dont le superbe Tante Élisabeth, chanson traditionnelle de description énumérative et cumulative qu'interprète le plus sérieusement du monde Mme Rosa, en patois welche, région d'origine de Rodolphe Burger qui signe l'adaptation musicale avec beaucoup de finesse). Ensuite, il a été interrogé avec précision par son hôtesse à Waseda, Odile Dussud, dont le noble but était surtout que de jeunes étudiants-chercheurs portent un regard sur la poésie contemporaine, alors que bien des universités les poussent vers des spécialités moins incertaines (balzaciens, proustiens, rimbaldiens, etc.) en vue de trouver plus facilement des postes. C'est là mon opinion (et non celle d'Odile qui ne s'est pas exprimée sur ce sujet).
La chose qui m'a le plus étonné, dans les propos de Pierre Alferi, c'est sa détermination à repousser l'ironie comme instance littéraire (et conséquemment comme position ontologique). Bien sûr, il ne nie pas que l'ironie existe, et peut-être lui arrive-t-il de la pratiquer, plutôt de manière humoristique. Mais il est convaincu que les ironistes patentés ne prennent leur distance dévalorisante et ricanante qu'en fonction de l'importance qu'a en réalité et secrètement pour eux ce qu'ils moquent. Cette conviction quelque peu carcérale et qui nous mènerait tous au sérieux emprunte sans doute autant à la psychanalyse qu'à la philosophie. Qu'il aime sincèrement les films de série B qu'il a chroniqués (chroniques rassemblées dans le récent Des Enfants et des monstres), soit. Qu'il se refuse à "être" lui-même ironique, après avoir constaté que telle n'était pas sa "nature", soit encore. Mais qu'il pense que cela n'existe pas, ou en tout cas pas au-delà des simples mots, c'est au mieux un voeu pieu, au pire la pente du fondamentalisme, de n'importe quel fondamentalisme, si on y réfléchit bien. Considérer un ironiste comme quelqu'un qui ne l'est pas et ne fait que simuler, dévalue définitivement le simulateur, bien sûr, mais condamne aussi l'humanité entière au sérieux de sa condition. En effet, derrière l'ironie, "figure de rhétorique", qui semble n'appartenir qu'au langage, le TLF admet : "Par métonymie : Actes, paroles qui manifestent cette disposition d'esprit". Comment passe-t-on (sans le dire), du trope à la disposition d'esprit ? C'est sans doute qu'il faudrait différencier l'ironie occasionnelle, comme disposition d'esprit temporaire, affectant un plus ou moins grand nombre de secteurs de la pensée, d'une ironie moins occasionnelle qui serait la disposition permanente d'un esprit et qui affecterait l'ensemble de l'être-au-monde d'un individu, ce qui selon moi existe assurément, même si ce n'est pas mon cas.
Y a-t-il quelqu'un pour me dire où je me trompe, le cas échéant ?
Cette digression ne concerne cependant qu'un moment de la discussion et n'empêche en rien l'approbation générale aux propos de Pierre Alferi. Sa volonté de jouer avec des contraintes formelles sans s'y enfermer, afin de laisser venir l'accidentel ou l'indicible pour l'inclure dans la composition, doit permettre d'assumer des oeuvres dont le sens ne s'épuise pas dans la lecture, y compris pour l'auteur, sans pour autant être une auberge espagnole où tout un chacun comprendra ce qu'il voudra. Je résume mal, peut-être, mais cela me paraît être une très belle définition de la littérature.

Avant que demain matin Pierre et Jeanne ne reprennent l'avion de Paris, un dernier dîner donnera encore à Pierre l'occasion d'apprécier d'étonnantes spécialités japonaises. Le restaurant Sugiura (près de la sortie Est du métro Waseda) nous sert notamment de sublimes misonasu (ou nasu dengaku, なす田楽, demie-aubergine au four napée de pâte de soja fermenté) et une étonnante sardine, cuite à la japonaise, et enfermée dans une sorte de nasse (yana, 簗) faite de sobas grillés que botte à chaque bout un noeud végétal. N'en ayant jamais vu auparavant, j'ai pris cette photo.
Pour tout commentaire, on peut m'écrire à "berlol" chez "inter.net".

Samedi 15 mai 2004. Le paradoxe du jockey monté.

Le bout de Route des Flandres sur lequel les étudiants m'accompagnent ce matin (p. 126-131 de l'édition Double), permet d'étudier les modes de restitution de l'histoire du jockey par Georges. Formellement, Claude Simon laisse s'y déployer l'éventail complet de ses parenthèses, de la classique (information secondaire) à la subversive (très longue, mais que ferme un raccord faisant référence à ce qui précédait son ouverture), en passant par la parenthèse à double lecture ("il n'avait pris garde au (ni peut-être même senti le) poing qui avait réussi à passer par-dessus ou entre les épaules des gendarmes", p. 126). ce qui fait que la subversive est subversive, c'est que son contenu, beaucoup plus long que le reste de la phrase où elle prend place, est aussi beaucoup plus important du point de vue sémantique ; par là, Claude Simon conteste encore une fois l'ordre conventionnel qui cantonne la parenthèse à un rôle secondaire, voire la déconseille pour une plus grande littérarité. On constate aussi que la narration au passé du Georges extradiégétique est interrompue de temps en temps par des phrases, pas très importantes d'ailleurs, au discours direct, entre guillemets. Effet rythmique qui réveille le lecteur en proie à l'ambiance plombée du régiment en déroute, se dit-on d'abord. Mais ce n'est pas tout : par le contraste que ces guillemets font apercevoir, on prend progressivement conscience du degré auquel le discours indirect libre de Georges est complexe, intégrant bien sûr les éléments de l'histoire d'Iglesia, le jockey, mais aussi les remarques plus ou moins désabusées que Georges a pu se faire à différents moments, ainsi que des propos acides de Blum, sans compter les digressions philosophiques sur le temps ou les fantasmes que Georges entretient en permanence sur de Reixach ou sur Corinne. L'étonnement que Georges manifeste pour le mode d'existence d'Iglesia signifie à quel point il s'en trouve différent : l'un étant essentiellement fonctionnel et accessoirement humain, l'autre étant d'une humanité infinie par son permanent questionnement et sa conviction de la vanité de toute chose.
Pour les lecteurs un peu perdus dans le suivi des fils entrecroisés d'épisodes et de digressions, Claude Simon a consenti à tisser une signature éclairante, une belle mise en abyme transcendantale, comme dirait Lucien Dällenbach (in Le Récit spéculaire) :

"[...] ce n'était pas jour après jour mais pour ainsi dire de place en place  (comme la surface d'un tableau obscurci par les vernis et la crasse et qu'un restaurateur révélerait par plaques – essayant, expérimentant çà et là sur de petits morceaux différentes formules de nettoyants) que Georges et Blum reconstituaient peu à peu, bribe par bribe [...] l'histoire entière [...]" (p. 129)

Le temps est devenu de l'espace ; le récit est un tableau abstrait ; la restauration se fait en même temps que la genèse. Et l'on sait que Claude Simon a réellement composé son roman avec un plan formé de parties colorées selon thèmes, temps et personnages, qu'il ajustait et complétait selon sa perception visuelle de l'ensemble graphique.

Sortant du cours, je tombe sur Alain R. qui avait quitté Tokyo pour Tel-Aviv il y a trois ans. Quand il habitait Yokohama, j'avais profité de son hospitalité pour être plus près du Festival du cinéma français. Le voilà pour un stage de trois mois à Tokyo, ce qui ne regarde personne... Ce qui regarde tout le monde, c'est que nous avons tous les deux vu un film remarquable, dans des conditions fort différentes... En février 2003, T. et moi avions beaucoup apprécié le film Intervention divine d'Elia Suleiman, qui était venu en personne présenter son film à l'Institut. La finesse humoristique de Suleiman, dans son film comme dans sa personne, rendait pathétique l'absurdité du quotidien des Palestiniens comme des Israéliens, que ce soit autour d'un check-point, entre voisins de la même ruelle ou dans la cuisine d'un vieil homme. Suleiman nous avait parlé de l'incroyable mais bien réelle projection de son film à Tel-Aviv même, l'année précédente, je crois. Éh bien, Alain R. y était, à cette projection !

En fin d'après-midi, je rejoins T. à Ochanomizu pour se décider sur un engagement assez délicat : très odorant, mesurant moins d'un mètre, et pesant bien déjà ses quinze kilos... Je suis emballé aussi, alors on y va, on achète un citronnier. Livraison, lundi matin.


C'est étrange....
C'est la première fois que j'"entend" parler de Claude Simon comme cela...
J'aime infiniment les couleurs que tu lui donnes.
2004-05-15 18:48:01 de Oneiros Thanatos

C'est vrai que les commentaires sont souvent rébarbatifs.
Je suis heureux de te le rendre plus séduisant !
2004-05-16 18:13:16 de berlol
Pour tout commentaire, on peut m'écrire à "berlol" chez "inter.net".
 
Dimanche 16 mai 2004. Radio dantesque.

Bruine. On s'en fout.
Ça commençait salement mal pour moi, ce match de ping-pong à Shibuya. Pourtant on avait la bonne table, la 12, celle qui permet de déployer le grand style sans craindre ni murs ni voisins. J'ai perdu la première manche en ne mettant que quatre points. Mon C.C. Lemon ne faisait pas le poids devant le Gatorade auquel Manu carburait. Mais dès la seconde manche, mon bras inspiré reprenait le dessus et je remportais encore les trois parties suivantes. Sur la notice du Gatorade, il est inscrit que l'effet est très rapide. Mais on oublie de dire qu'il est aussi très bref...

Bruine, suite. Pastas habituelles.
Passage éclair à Tower Records pour ramener le second disque des Streets, qui sortait cette semaine. Écoutant quelques extraits dans le magasin, ça donnait l'impression d'un album-concept. Avec moins de punch que le premier, peut-être...

Bruine, encore. Mauvais sort. Que fais-tu dehors ?...
Retour à l'Institut pour voir deux vieux films, du cycle Frayeurs françaises proposé par Pierre Alferi : Night Call de Jacques Tourneur, suivi de La Main du diable de Maurice Tourneur. L'un issu de la série Twilight Zone, bref, resserré sur une seule vieille dame que terrifie son téléphone qui sonne en pleine nuit ; pas indispensable. L'autre beaucoup plus long, saga d'une main enchantée et vendue durant plusieurs siècles, appartenant momentanément à un Pierre Fresnay superbe. Rien d'exceptionnel non plus.
Lourde bruine. Retour maison pour préparer un dîner de cotelettes d'agneau de Nouvelle-Zélande achetées hier à Hanamasa. Elles ont bien décongelé dans le réfrigérateur et le couteau les sépare sans avoir à rien casser. Sans violence. Main du boucher taoïste.

Sur France-Culture, lecture de la Divine Comédie de Dante, traduction de Jacqueline Risset, celle-là même que recommandait Sollers il y a trois ou quatre ans et que j'avais alors acquise en folio. Ça dure des heures (de 14h  à 22h30) et ça va déborder largement sur ma nuit (décalage horaire). Apparemment, le site web a levé pour cette longue lecture sa barrière des deux heures de connexion (après quoi il faut cliquer pour dire qu'on souhaite continuer l'écoute, sinon arrêt), ce qui veut dire que je vais pouvoir aller me coucher en laissant tourner le Total Recorder. Faut juste que je programme l'heure d'arrêt...
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Lundi 17 mai 2004. Mes stars du jour : Agnès Jaoui et Fred Deux.

Enregistrement de Dante réussi : un seul fichier de 8h50, soit 127 Mo. C'est le plus long enregistrement réalisé en un bloc. L'an dernier, pour la Légende des siècles, j'avais fait en sorte que le logiciel Total recorder coupe et enregistre toutes les deux heures. Cette fois, j'ai laissé tourner toute la nuit et je constate qu'il n'y a aucune coupure, même pas le plus petit problème de buffering... Je découpe logiquement en trois fichiers différents et j'efface le beau monstre.

Arrivée du citronnier à 10h (Cf. avant-hier).

Agnès Jaoui comme je l'aime... (Cf. 22 avril).
"Agnès Jaoui exprime son soutien aux intermittents
CANNES (AP) - Agnès Jaoui a profité de la montée des marches du Festival de Cannes, dimanche soir lors de la présentation de son film "Comme une image" en compétition, pour exprimer à nouveau son soutien aux intermittents du spectacle.
En février dernier la réalisatrice française avait déjà pris la parole lors de la c&eacu