Journal littéréticulaire
version non expurgée
 
Littéréticulaire : adj. (de littéraire et réticulaire), propriété d'un texte où s'associent, aux valeurs traditionnelles et aux figures classiques du texte littéraire, les significations et effets de sens provoqués par les liens hypertextuels au sein d'un réseau (l'internet par exemple), qu'ils aient été voulus ou non par l'auteur.
Juin 2004
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Mardi 1er juin 2004. Bonjour tristesse ! (1)

Tristesse ce matin, sous la pluie, d'avoir à quitter T. que je n'ai pas beaucoup vue ce week-end...
Tristesse de ne plus revoir Mme Hecquet durant son périple japonais, car nous avons passé de très bons moments.
Tristesse dans le sillage du Congrès ; la surexcitation, le manque de sommeil, les discussions, les activités officielles et officieuses, tant de collègues dont les noms m'échappent mais que j'ai plaisir à revoir chaque année.
Tristesse encore, dans le shinkansen, que Ceux qui vont mourir te saluent s'achève. En beauté, certes, mais s'achève...

"Quand le train quitta enfin le quai, il regarda s'en aller les toits de Rome, hérissés d'antennes, et il respira. Vraiment un foutoir, ces toits. Il s'assit et ferma les yeux sans avoir le temps de s'en rendre compte." (p. 172)

Après mes cours, en fin d'après-midi, je complète les pages du journal d'hier et de samedi (en ajoutant un lien pour écouter ma communication, pour ceux que cela intéresserait).

Pendant qu'on y est, c'est le cinquantenaire de Bonjour tristesse (remis en janvier 1954 à Julliard, publié en mai, selon Pierre de Boideffre)...

"En lisant avec un plaisir constant Bonjour tristesse, on ne peut s'empêcher de se demander si nous n'assistons pas à une transformation importante de la littérature féminine : ce ne sont pas les qualités un peu molles de coeur et de sensibilité que la tradition accorde aux romancières qui font le charme et le prix de ce livre, mais les qualités dures de l'intelligence et de l'impitoyable lucidité. En poussant un peu, on pourrait dire que la littérature féminine devient intelligente, et même plus intelligente ou intelligente d'une manière plus complète que la littérature des hommes." (Robert Kanters, L'Air des lettres, p. 472)

"L'oeuvre de Françoise Sagan est desservie par son succès." (Bernard Pingaud, interview de L'Express, 13/09/1957) C'est un des thèmes récurrents du GRAAL, cette trahison de l'oeuvre par son succès...

Mais dès la fin de la matinée, dans le raidillon qui monte à la fac ("«Odette, Sagan qui vous dit bonjour», faisait remarquer Swann à sa femme."), cette tristesse n'a pas résisté au parfum naissant des lauriers-roses. Salvateur.

 
Mercredi 2 juin 2004. Ricochets (1).

Beau temps, un peu moins chaud qu'hier. Deux cours. Réunion. Passant dans la rue Verte (Midori-dori) qui va de chez moi à la station de métro, j'entends mon premier grillon de la saison. Lecture au sport...

"Florence, 2 juin. [...]
Je me rappelle que dans toute la ville l'été s'ouvrait, malgré ces jours aux ciels bouleversés où le vent de Sienne souffletait à tours de bras les pavés secs, chassant leur poussière dans tous les sens. [...]
Et un matin, Bettino est venu au Carlton m'apporter un grillon vivant dans une petite cage en fil de fer. [...]
Et il y a eu des fêtes encore : le 28 mai, un anniversaire de batailles, et hier, premier dimanche de juin, la fête nationale [...]"
(Valery Larbaud, A. O. Barnabooth, son journal intime (1913), Gallimard, coll. L'Imaginaire, p. 87-88)

Ce journal fictif de Larbaud est daté de "190.", c'est-à-dire d'une année de la première décennie du XXe siècle, mais sans dire précisément laquelle. Cette convention, récemment vue dans Colomba, masque parfois un enjeu narratif (ce qui est le cas dans l'histoire de Mérimée ; pour Larbaud, je ne sais pas encore). Grâce au calendrier de mon téléphone portable que je peux faire remonter jusqu'au début du XXe siècle, et à la citation ci-dessus qui associe un jour de la semaine au chiffre du mois, je peux dire qu'il s'agit de l'année 1902. Aucune autre année de cette décennie n'a eu de dimanche 1er juin.
À quoi ça sert, de savoir ça. Bah, je ne sais pas encore. À rien, probablement...
Étonnemment, par Google, je retrouve une citation de Jarry qui porte la même date et qui fait allusion à un riche qui anéantit sa fortune, ce qui n'est pas loin de l'attitude de Barnabooth...

"On a eu de nombreux exemples de ce cas d'aliénation mentale, qu'un homme, possesseur d'une considérable fortune, obsédé par le choix entre les divers usages qu'il en pourra faire, l'anéantisse. Il est évident que ce qu'incendiait M. Romain Daurignac, dans une folie subite déclenchée par l'hallucination du volcan, ce qu'il incendiait désireux de faire sa petite montagne Pelée, telle que la décrivaient les journaux, — c'étaient les cent millions, en papier. Et ce qui le prouve, c'est qu'il s'est déclaré incontinent un feu de cheminée." (Alfred Jarry, "La vérité sur l'affaire Humbert-Crawford" in La Revue blanche, 1er juin 1902)

"Mon premier voyage d'homme libre : puisque je me suis libéré de mes devoirs sociaux ; évadé de la caste où le destin voulait m'emprisonner ; puisque je ne suis plus l'esclave de mon écurie de course et de mon équipage de chasse ; puisque je ne rencontre plus, au bout de tous mes chemins, le démon de la propriété immobilière." (V. Larbaud, id., p. 14)

Indifférence, errance, Amérique, il y aurait de quoi revenir à Olivia Rosenthal et à son Homme de mes rêves... c'est-à-dire au début de ce journal lui-même. De quoi boucler la boucle et m'arrêter, moi, autre agent secret des lettres ? Mais non, bien sûr !


Intéressant ! En se plaçant dans le contexte de la "science des solutions imaginaires", tu devrais te dire que rien ne sert à rien.
Du coup, j'y suis allé de ma petite recherche, ça donne une autre lecture au sport. Le premier juin 1902, avait lieu à Paris une autre fête : l'arrivée de la course cycliste Bordeaux-Paris (cette année fut la seule de toute l'histoire de cette course à voir deux éditions), événement que n'a pas du manquer celui qui considérait la Passion comme course de côte. Echos à l' "écurie de course". On peut aussi noter que le calendrier 'pataphysique de 1901 annonce le 1er juin comme étant la "Saint Fortuné".

2004-06-02 14:56:36 de Bartlebooth

 
Jeudi 3 juin 2004. Il ne fait pas de temps.

Sans doute peu à dire pour aujourd'hui...
J'ai été très content que mes élucubrations d'hier sur Barnabooth reçoivent un commentaire actif de Bartlebooth. Sans doute y aurait-il pour chaque jour possibilité de croiser des informations provenant de journaux intimes, d'actualités, de publications en revue, voire de fictions... Ces ricochets sur les parois des couloirs du temps littéraire fuseraient par leur légèreté de n'être ni académiques ni scientifiques.

Outre ces réflexions, cours à la fac, temps quelconque, ni pluvieux, ni venteux, ni ensoleillé. On n'y fait même pas attention. On devrait pouvoir dire : "aujourd'hui, il ne fait pas de temps".
La  nuit est tombée maintenant. Dans le parc, des étudiants commencent des répétitions de cris et de tambours.
C'est une chose que je n'ai jamais vue en France et que je trouve plutôt agréable, malgré le vacarme : les clubs de sport, de théâtre et de musique, sans doute dans toutes les universités du Japon, ont des heures attribuées en dehors des horaires de cours pour brailler, s'époumoner, répéter des textes ineptes sous les fenêtres des enseignants-chercheurs. Ainsi ne perd-on jamais de vue que le défoulement est complémentaire à l'étude, qu'il n'y a pas de concentration sans libération de soupape. Parfois, c'est comique, leurs voix couvrent celles des orateurs dans les salles de réunions administratives.

"3 juin [...]
J'aime cette humble vanité des gens qui sont fiers de leurs relations, de leur argent, de leurs titres nobiliaires, de leur savoir, de leurs talents. Je trouve cela touchant, moi qui souffre d'avoir atteint le centre d'indifférence, de voir que des gens peuvent se laisser prendre aux apparences de la vie. Il y a donc des hommes assez naïfs pour, étant nobles, mépriser ceux qui ne le sont pas ? étant savants, se croire supérieurs aux ignorants ? étant riches, s'estimer au-dessus des pauvres ? Que n'ai-je la fraîcheur d'âme de ces enfants ! Oh ! être l'épicier qui déteste de tout son coeur l'épicier d'en face, ou bien le riche négociant retiré qui meurt d'envie d'être reçu chez son voisin le châtelain, ou bien l'homme de lettres qui se croit important parce qu'on parle de ses livres ! — Mais n'est-elle pas touchante aussi la grande vanité de l'orgueil que j'éprouve à me sentir supérieur à toutes ces petites vanités ?"
(V. Larbaud, A. O. Barnabooth, son journal intime (1913), Gallimard, coll. L'Imaginaire, p. 92)

 
Vendredi 4 juin 2004. Eh, Tocqueville, t'endends ça ?

Chirac va offrir à Bush une édition de Tocqueville !
Sûr que M. Buisson va chercher où c'est ?

"Je suppose que tous les citoyens concourent au gouvernement et que chacun ait un droit égal d'y concourir.
Nul ne différant alors de ses semblables, personne ne pourra exercer un pouvoir tyrannique ; les hommes seront parfaitement libres, parce qu'ils seront tous entièrement égaux ; et ils seront tous parfaitement égaux parce qu'ils seront entièrement libres. C'est vers cet idéal que tendent les peuples démocratiques."
(Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, II, 2-1)

Je n'ai pas vu que les idéaux ardents de M. Buisson, et de son père avant lui, menaient à la liberté des Américains, à l'exception des riches Américains peut-être, et encore... L'internement indéterminé qu'autorise le Patriot Act (est-il traduit en français, d'ailleurs ?), le statut des détenus de Guantanamo, l'abrutissement des masses (ce n'est pas un mot de moi) par l'entertainment, le lobbying et l'intolérance du communautarisme des communautés, etc., vont bien droit dans l'autre sens : dans le mur. Chez nous, Sarkozy et Perben suivent l'exemple, le plus connement du monde. La tyrannie personnelle du chef d'état ou du chef de gouvernement devient un outil des démocraties contemporaines (heureusement, il y a aussi de la résistance organisée en Amérique !). Le merveilleux Jean-Jacques Rousseau n'avait-il pas imaginé une belle prison ronde dont l'intérieur des cellules était intégralement visible depuis le mirador central...
Profitons-en pour rappeler que "patriot" ne signifie pas "patriote" mais "Provide Appropriate Tools Required to Intercept and Obstruct Terrorism".
Ce mur de la démocratie, franchi avec le bang du 11 septembre, fait vibrer et vaciller jusqu'à la vie de chacune de nos cellules.

Mercredi, je disais du Journal intime de Barnabooth par Larbaud qu'il s'agissait de l'année 1902 parce qu'aucune autre année de cette décennie n'avait eu de dimanche 1er juin. Patatras ! Pour le 23 avril, il titre "Florence, vendredi 23 avril 19..." Or, la seule année de la première décennie à avoir un vendredi 23 avril, c'est 1909, et pas 1902 ! Ou il y a une erreur, ou Larbaud l'a fait exprès... Je penche pour la seconde solution.
Larbaud pensait-il qu'au siècle suivant un blogueur irait vérifier ses dates ? Moi, ça ne m'étonnerait pas !


Pas con, ça... C'est où ?
2004-06-04 08:16:23 de Raphaël

Tocqueville se situe à 15km de Pont–Audemer, à coté de Bourneville.
Au dernier recensement cette commune comptait 143 habitants.
2004-06-04 08:18:24 de Raphaël

Faut voir ...
27500 TOCQUEVILLE 
50330 TOCQUEVILLE
76110 TOCQUEVILLE LES MURS 
76730 TOCQUEVILLE EN CAUX 
76910 TOCQUEVILLE SUR EU
... ou :
http://www.fnac.com/Shelf/article.asp?Mn=3&SID=ba0b91fa-1738-e467-aeab-69234e0f62ec&TTL
=050620040839&Origin=FnacAff&PRID=1502524&Ra=-1&To=0Ν=1&UID=0a03ff916-6097-3891-eaf8-f83158ffbbdb&Fr=3

2004-06-04 08:41:20 de lysp

Merci Raphaël,
On doit même y fêter le débarquement !
Pour voir où c'est, cliquer sur ma signature.
2004-06-04 08:45:15 de Berlol

 
Samedi 5 juin 2004. Trop d'adjectifs !

Cours sur La Route des Flandres à l'Institut. Les pages 185-190 (coll. Double) nous permettent de reprendre l'histoire de l'ancêtre, celui qui s'est tiré une balle dans la tête, selon Georges, ou qui s'est fait buter par l'inconnu du placard, selon Blum : on a donc le choix entre la version haute, celle du conventionnel régicide (16-17 janvier 1793) défait en Espagne (en 1813 sans doute) et qui ne croit plus à rien, et la version basse, celle du cocu fourbu abattu. Les allusions à Molière (une Agnès) et à La Fontaine (Les deux Pigeons) n'avaient pas été perçues par les étudiants. Par contre, ils commencent à naviguer à vue dans cet océan de mots... Y'a du progrès ! (et faut bien que le cours serve à quelque chose...).

Dans l'après-midi, au lieu d'aller voir un film à l'Institut, je m'installe une chaise sur le balcon, près du citronnier, pour lire tranquillement, le nez au vent, quelques chapitres de L'Écrivain de Yasmina Khadra (Julliard, 2001). "Trop d'adjectifs !", lui aurait dit Colette... Mais Claude Simon en met bien plus et ils sont bien plus visibles, souvent antéposés... Ce qui fait remarquer désagréablement l'adjectif de Y. Khadra, c'est qu'il est souvent, pour chaque nom, celui qu'on a l'habitude de lui voir ("les épaules voutées et la mine impénétrable", p. 18, "une clameur cristalline", "un rêve merveilleux", "un geste malencontreux", "une gigantesque forteresse", p. 19). Ce petit travers mis à part, l'histoire est émouvante et l'on s'en passionne rapidement.

Dans le Cinéma l'après-midi (France Culture), Catherine Breillat rejette complètement Kill Bill vol.2 : "C'est puissant, notre désir de vulgarité !" Les autres cinéastes qui prennent la parole ne sont pas plus cléments : c'est le genre de films que produit une armée d'occupation... Moi qui suis anti-américain (c'est-à-dire anti-Bush), je suis choqué par l'aspect primaire et quasi inconscient de l'anti-américanisme de ces cinéastes. À les écouter, Tarentino serait un agent du Pentagone ! Leur manque d'humour et leur volonté permanente de faire valoir sans le dire leur cinéma "intelligent" sont grotesques. Ça leur arrive d'aller au cinéma pour s'a-mu-ser ? Je crains que non, leur vision d'un film est trop technique, jamais "candide". Un peu comme moi avec mes adjectifs ci-dessus...
Mais... est-ce que c'est vraiment une bonne idée de donner une émission de radio à des réalisateurs pour parler de films ? Ils pestent contre la démission et l'indigence de la critique alors même qu'ils lui ont pris sa place à l'antenne. Et pour quoi ? Pour nous faire part de leurs humeurs, de leurs réactions individuelles, à chaud, sans bâtir un véritable discours critique, à coup de références à l'emporte-pièce et de vannes qui ne relèvent en fait que de la grosse connivence franchouillarde.
Pour la radio, c'est bien, parce qu'on peut faire de l'audience avec des grands noms... Mais au fond, on y perd tous.

 
Dimanche 6 juin 2004. Une quarantaine d'années tordues.

Le débarquement, certes, mais ayons aussi une pensée pour George Sand, disparue un 6 juin.

Commencement de l'index des noms propres sur la page de garde du Journal littéréticulaire. J'y ai passé un bon moment et ça ne va que jusqu'à la fin février. Mais ça m'a fait faire une relecture assez étonnante : Quoi ! J'ai écrit tout ça !

Malgré la pluie, T. est partie à Yokohama, voir son père. Comme il est un peu isolé, elle lui a apporté un téléphone portable dont il a été très content. Mais le vieil homme de 92 ans, quoiqu'intéressé, ne sait pas encore s'en servir. Déjà trois fois qu'elle l'appelle et qu'il ne répond pas. Mais ça les amuse, si je puis dire. Alors, elle y retourne, lui ré-explique et quand elle est de nouveau avec moi et qu'elle l'appelle, ça ne répond pas. Bon, après quelques jours, il va s'y faire... Au passage, T. renoue le lien paternel. D'un voyage qui lui prend la journée, elle revient chaque fois plus détendue. Elle redresse en quelques jours une quarantaine d'années tordues.

Je vais voir un film japonais à l'Institut, dans le nouveau cycle Lieux du crime. Il s'agit de Sakura no Daimon, de Misumi Kenji (1973). Un grand classique du genre, paraît-il. Mais qui n'apparaît pas dans la filmographie du réalisateur... Le plus étonnant pour moi n'est pas l'histoire mais une certaine manière de filmer : des gros-plans sur des détails peu ragoutants, des perspectives apparemment inutiles mais qui mettent mal à l'aise, une caméra qui bouge beaucoup et qui varie son ouverture pour modifier la profondeur de champ et faire le point, à point nommé, sur la cigarette, le grain de peau, le visage d'à-côté.

J'allais boucler, je reçois un courriel de Stéphane Zagdanski qui m'annonce la mise en ligne de Paroles des Jours. Je n'ai pas le temps de tout voir-écouter tout de suite, évidemment, mais nul doute que c'est, de la part d'un auteur, le genre d'entreprise qui fait date.
On y retrouvera son intervention du 16 mars, où j'étais... J'en reparlerai bientôt. Merci, Stéphane !

 
Lundi 7 juin 2004. Encore un crabiau qui a atteint la vague !

Le "Reprendre aux médias le privilège de capter notre parole" (Autour de Guy Debord, 12/06/2001) de Stéphane Zagdanski répond pile-poil à mon "jamais aucun média n'avait autorisé autant d'écrivants" du 5 mars. Voilà encore un crabiau qui a atteint la vague !

Ceci dit, faut voir comment... Dans son site intitulé Paroles des Jours, sous-titre Penser la littérature, Stéphane Zagdanski a mis du bon, du très bon, de l'excellent même, mais aussi du mauvais. Commençons par le mauvais, et pour tous ceux qui ne connaîtraient pas encore Zagdanski, mieux vaut ne pas commencer par aller voir ça, justement. Car là, on risque de ne JAMAIS y revenir.
En effet, dans la première séance vidéo qu'il nous propose, intitulée Autour de Guy Debord, enregistrée le 12 juin 2001, on voit deux ou trois personnes qui essaient de temps en temps d'en placer une, surtout François Meyronnis qui s'y colle, au premier plan à droite, mais on voit surtout et on entend surtout un hurluberlu qui parle plus fort que tout le monde, qui coupe la parole à tout bout de champ, qui n'écoute pas ce que les autres lui disent, etc. L'ho-rreur ! Et on se dit : ça, c'est des intellos qui se prétendent plus intelligents que des gens déjà très intelligents (je cite presque Meyronnis, là...) ?
J'en ai écouté plus de la moitié, puisque c'est découpé en 12 séquences (on peut faire la pause entre les séquences et s'écouter un petit morceau de musique pour s'adoucir les moeurs). Eh ben, en plus, c'est même pas intéressant. Si j'étais toi, Stéphane, j'enlèverai cette séance du premier plan en haut à gauche et je la mettrai en bonus sur une autre page, en bas à droite. Ou à la poubelle.

Par contre, Humour d'Homère, ça m'a bien plu. Sans m'intéresser trop, mais bien plu. Et La mort française, avec Yannick Haenel, ça, c'est très bien ! Bien enregistré, bien posé, sujet intéressant, bien mené, maîtrisé par les deux interlocuteurs. Ça fait que je vais acheter le livre ! Et on en reparlera plus tard. Car c'est ça aussi, l'effet réticulaire de l'auto-publication : chacun prend son temps pour faire son chemin correctement. Je crois que le privilège repris aux médias entraîne que la relation immédiate qui se crée se crée sur le mode de l'exigence et de l'honnêteté de la part du récepteur. Et de sa réactivité. Avec des risques allant même jusqu'au flaming ; ce que je ne souhaite à personne.
Pour les autres séances, ça sera pour un autre jour... Mais je me fais déjà une joie d'écouter la Détente de Nietzsche, Jouissance infinie du langage, Le Rap et l'arpège, et bien sûr Autour de Ligne de risques !

Pour faire tout ça (et d'autres choses comme la vaisselle, ma toilette, du courrier, etc.), il a bien fallu que je reste à la maison. Donc, je suis resté à la maison, augmentant l'index des noms propres de ce JLR jusqu'à la fin mars. Il pleuvait, ça tombe bien. LePotager nous a annoncé le début de la mousson qui rend légume et c'est vrai que côté moiteur, ça y va ! J'ai admiré T. de repartir à Yokohama ce matin (avec équipement de trekking parce que son père habite une maison dans les collines...).
Dans l'après-midi, j'ai parcouru le Jourde & Naulleau de 2104 (Précis de littérature du XXIe siècle, Éd. Mots et Cie, 2004) pour le présenter à mes amis du GRAAL (comme pastiche du Lagarde & Michard, sans oublier de parler du passif avec Le Monde des Livres) et puis j'ai potassé sérieusement une heure L'Herbe de Claude Simon pour qu'on commence à en parler.
J'en profite pour reposer ma question du 19 mai : Quelles autres oeuvres écrites par des hommes ont une narratrice à la première personne qui soit en même temps le personnage principal ? J'ajoute : et qui soit en même temps une oeuvre réussie !


Pas mal, le Jourde et Nolleau (surtout les chapitres sur Angot et Villepin, avec les exercices !). Dans la même veine, je te recommande "La littérature sans estomac" de Pierre Jourde, qui remet à leur (juste) place quelques "grands écrivains" de notre temps (entre autres, l'llustre Beigbeder, et même - qui l'eût cru?- le grand Sollers !)
2004-06-08 11:45:10 de patapon

Tu as raison !
J'ai cherché longtemps avant de ne me souvenir que d'un seul roman dont la plume est masculine et la narratrice féminine !
D'abord enfant, puis femme : c'est "Les yeux baissés" de Tahar Ben Jelloun, paru il y a 10 ou 15 ans. Histoire/conte, comme à l'accoutumée avec Ben Jelloun, sur l'immigration.
Mais je cale totalement pour en trouver un autre...
C'est finalement très étrange. J'ai l'impression que les écrivaines ont moins de mal à faire parler des hommes à la première personne du singulier....
2004-06-08 15:43:53 de Oneiros Thanatos

Le blogueur a écrit :
> En effet, dans la première séance vidéo qu'il nous propose,
> intitulée Autour de Guy Debord, enregistrée le 12 juin 2001,
> on voit
Chez moi j'vois rien du tout (il doit me manquer un CODEC) mais j'entends ! :-)
> deux ou trois personnes qui essaient de temps en temps
> d'en placer une, surtout François Meyronnis qui s'y colle,
> au premier plan à droite, mais on voit surtout et on entend
> surtout un hurluberlu qui parle plus fort que tout le monde,
> qui coupe la parole à tout bout de champ, qui n'écoute pas
> ce que les autres lui disent, etc. L'ho-rreur !
> Et on se dit : ça, c'est des intellos qui se prétendent
> plus intelligents que des gens déjà très intelligents
> (je cite presque Meyronnis, là...) ? (...)
> en plus, c'est même pas intéressant.
Bon ben ça va alors, je ne suis pas le seul à avoir eu cette impression très désagréable !...
Si j'ai le temps, j'irai voir (enfin écouter) le reste...
2004-06-08 18:27:00 de Un anonyme qui ne veut pas dire son nom

> « un hurluberlu qui parle plus fort que tout le monde,
> qui coupe la parole à tout bout de champ, qui n'écoute pas
> ce que les autres lui disent, etc »
Qui sait, peut-être avait-il trop forcé sur le rosé ?? :-))))
voir :
http://parolesdesjours.free.fr/images/1.jpg
2004-06-08 18:30:45 de Héron, Héron (petit patapon)

 
Mardi 8 juin 2004. Plus loin que Vénus...

Arrivant à Nagoya, je me disais : "Plaise au ciel que s'ouvrent les nuages ! Parce que là, c'est trop couvert." Pas moyen de voir passer Vénus dans le soleil. Les derniers à l'avoir vue faire son cinéma vivaient en 1882, comme Rachilde qui en publia Monsieur Vénus... (pas à mettre entre toutes les mains, même en résumé...). Ou le 3 juin 1769... Prochain passage, en 2247. Pas un de nous n'y sera !

Le parolier de Sheila devait apprécier Lautréamont...

"Placés entre deux instans, dont l'un nous a vus naître, l'autre nous va voir mourir, nous tâchons envain d'étendre notre être au delà de ces deux termes : nous serions plus sages si nous ne nous appliquions qu'à en bien remplir l'intervalle." (Pierre-Louis Moreau de Maupertuis, Vénus physique, 1745, p. 2 ; où l'on apprendra, entre autres choses, comment on pensait en ce temps-là que les enfants étaient conçus...)

Cours finis, administration satisfaite, j'ouvre le paquet de livres reçu. Moment comme le matin de Noël au pied de l'arbre, toujours. Il y a les trois Passage à l'ennemie pour les Graalistes qui me l'ont demandé. Il y a La Part du mort de Yasmina Khadra. Entre autres. Et parce que Vénus est un peu trop connue, maintenant, et trop leste parfois, il est temps de partir plus loin, Sous les vents de Neptune... Mon septième Fred Vargas. M'en lasserai-je ?

Dans une émission de télé, ce soir, des gens viennent faire estimer des objets précieux. Une femme très digne, pas vulgaire ni prétentieuse, montre une peinture japonaise, de famille. Elle l'estime à 200.000 yens. Des experts scrutent l'oeuvre pendant quelques minutes, compulsent des catalogues. Leur verdict : ça ne vaut que 10.000 yens ! Elle est surprise, mais elle en sourit, la dame... Un vieux monsieur a apporté un petit vase couleur coquille d'oeuf, beaucoup plus vieux que lui, félé et taché. Il est sûr que ça vaut 4 ou 5 millions. Verdict des experts... : 20.000 yens ! Rude coup. Il baisse la tête... On se demande s'il va la relever. Oui, mais sans sourire. Il a oublié que des millions de gens le regardent. L'obscénité de la télévision, il n'y pense pas.
Puis c'est le tour d'un ancien guitariste. Il a apporté une belle guitare électrique, dont il montre le bon état avec deux accords de Smoke on the Water. Petit reportage sur le facteur de guitare, un certain Zemaitis, très réputé dans le milieu. Estimation : dix millions de yens ! Tout le monde en est abasourdi. Le présentateur se demande s'il peut encore la toucher...
Pas facile d'en tirer une morale. Sans doute parce que je n'envisage pas de faire estimer ce qui m'est précieux. Que ferai-je de la valeur fiduciaire de ma belle théière ? Et si on me disait que ce vieux cadenas chinois ne vaut pas son pesant de plastique ? Et ces petits bols de style Kiyomizu, si on me disait qu'ils valent un million pièce, oserai-je encore manger dedans ? Non, franchement, la valeur de ce qui m'appartient, c'est moi qui décide.

 
Mercredi 9 juin 2004. Moi, le plein et le creux...

Ouvrant le dernier Sollers*, tout petit, j'ai la surprise de constater qu'il a fait comme moi ! Ou que j'ai fait comme lui ! Je ne sais pas, parce que, moi, quand je l'ai fait, je ne savais pas que Sollers l'avait fait. Et lui, après l'avoir fait avant moi, il l'a publié bien après moi... Et puis, il n'est pas du genre à aller voir dans l'internet, et spécialement dans le blog de Berlol, pour voir si ça n'avait pas été publié...
Mais de quoi tu parles ?
— D'Agamben !... Du texte d'Agamben dans Le Monde le 10 janvier !... Tu n'as pas encore vu le dernier Sollers ? Le Saint-Âne ? Le 10 janvier, à la Mutualité, au meeting** contre l'amendement Accoyer, il commence sa communication en citant intégralement le texte dans lequel Giorgio Agamben, mon Giorgio !, explique pourquoi il n'ira plus aux États-Unis... C'est à cause des empreintes digitales ! Et d'autres mesures biopolitiques...
Et alors... Quel rapport avec toi ?
— Éh ben moi aussi, j'ai... Dis-donc, tu lis mon Journal, toi, ou pas ?
Euh... oui, mais bon, je ne me souviens pas de tout ! Éh, tu vas pas me...
— Bon, bon, d'accord... OK, y'a pas d'obligation... Mais bon, voilà, moi aussi, je l'ai republié, le texte d'Agamben, tellement ça me paraissait important. Dans la page du 17 janvier... Ça te dit rien ?
Bah, c'est simple, y'a pas copie de l'un sur l'autre, Sollers et toi, vous avez eu la même idée !
— Tu veux dire que moi, j'aurais eu la même idée que Sollers !... C'est coooool !
Oui, enfin bon, ne le crie pas trop fort... Tu sais, Sollers n'a pas que des amis... Y'en a même qui disent qu'il serait un peu creux, comme intello et comme écrivain...
— Ouais... Tu sais, faut voir... Moi, le plein et le creux...

___________________________
* Philippe Sollers .- Le Saint-Âne .- Verdier, 2004, p. 9-12.
** Le texte en ligne d'Alice Granger Guitard est erroné au premier paragraphe : contrairement à ce qu'elle écrit, l'amendement Accoyer n'est pas le texte qui régit les nouvelles mesures biopolitiques d'entrée sur le territoire des États-Unis.

 
Jeudi 10 juin 2004. Une génération de frustrés.

Je me traîne une sorte de rhume souterrain qui n'affecte que ma narine et mon oreille gauches. Quand je me mouche, l'oreille se bouche ; et quand je baille, l'oreille se rouvre. Et ainsi de suite. Hier, après les cours, j'étais littéralement cassé. J'ai même renoncé à aller au sport. Du coup, j'étais au lit avec trois oreillers. Sous les Vents de Neptune a avancé d'une demie page ! Impossible d'aller plus loin, je relisais stupidement sept ou huit fois les mêmes mots...

La nuit réparatrice m'a redonné courage, même si le manège nez-oreille continue à me faire tourner sur la gauche. Les causes en sont claires : il ne fait pas assez chaud pour qu'on laisse la climatisation en continu durant les cours, et un peu trop pour s'en passer tout à fait. Donc, on alterne, on allume et on éteint un quart d'heure après. Aussi n'est-on jamais habillé comme il faudrait... L'expression "avoir un chat dans la gorge" a beaucoup amusé les étudiants.

J'ai reçu la lettre d'Art Press au sujet d'un numéro spécial sur l'art contemporain et l'érotisme. L'éditorial pointe du doigt l'hypocrisie des dernières années qui rejettent ou marginalisent l'image érotique soit vers l'hasbeenerie symbolico-surréaliste, soit vers le porno, forcément sale et pas artistique. Mais surtout, Art press consacre ce numéro à de nouvelles artistes qui s'investissent enfin, et sans honte, dans les représentations et les thématiques de l'érotisme, du désir et de la sexualité :

"si un joli corps qui s’expose peut avoir quelque chose dans la tête, le mode pornographique lui-même, qui s’adresse à la part pulsionnelle qui est en nous, peut aussi rencontrer nos aspirations artistiques, parce qu’il n’y a pas de dichotomie entre le corps et l’esprit : l’attirance sexuelle qu’on peut ressentir devant une image n’entre pas forcément en conflit avec ce qu’on appelle l’intellect."

On va suivre ça de près. Ils/elles ont de la chance, les artistes ! À la fac, au moins au Japon, je ne vois pas qui s'aventurerait à traiter d'un sujet érotique ou pornographique ! J'ai renoncé momentanément à étudier Robbe-Grillet, par exemple. À moins de faire une demande préalable dûment motivée et de se faire surveiller par une commission qui certifiera que l'étude ne s'accompagne d'aucun harcèlement, on peut craindre de se retrouver en moins de deux au chômage. Il faut savoir que pour éviter tout soupçon, il nous est recommandé de ne plus faire aucune remarque sur l'habillement des étudiants, de ne pas utiliser ce thème dans les phrases d'apprentissage du français ! On pense même à éviter de demander l'âge dans les exemples. Certains profs ont choisi de donner à chacun des étudiants un nom de personnage imaginaire non humain afin de pouvoir jouer les rôles des exercices sans que cela dérange les personnes dans leur privacy...
Mais pendant ce temps-là, que croit-on que les pulsions font à l'intérieur ? (À moins qu'on ait la stupidité de croire que les interdictions éradiquent les pulsions... Non, je crois que personne ne peut être aussi stupide !)
Je vais vous le dire, moi : elles font des frustrations !
Le politically correct et la surprotection contre le harcèlement fabriquent en ce moment même une génération de frustrés !
Vous ne me croyez pas ? Très bien. Attendons dix ans et on en reparlera.
Et n'allez pas dire que je réclame le droit au harcèlement. Vous m'auriez mal lu — et ce serait une stratégie pas très fine pour essayer de disqualifier mon raisonnement.

Enfin, la séance de sport m'a remis d'aplomb. J'ai froidement boudé l'Italien qui fait son numéro (de biceps, de han !, de tchache, etc.) en bavardant avec tout le monde. Car je suis là pour ne surtout bavarder avec personne ! Privacy, me too !
Les pages du Journal intime de Barnabooth (26 avril - 3 mai) ne m'ont guère inspiré aujourd'hui, sauf à me remémorer agréablement Florence — mon premier voyage avec T. — bien mieux qu'avec le livre de Bernard Comment que je n'avais pas réussi à finir l'année dernière.


On pourrait penser qu'ellles t'ont inspiré pourtant, à moins que Larbaud ne t'ait imité par anticipation :
"Les aimables filles ont tenu à se présenter à moi sous des noms poétiques : "Cendrillon" (quel front !), "Reine des Neiges" et "Désir du Coeur" (cela sent bien un peu le demi-monde et la littérature facile)."
2004-06-10 18:21:36 de Bartlebooth

お大事に!Berlol様!
2004-06-11 04:01:16 de Agé

 
Vendredi 11 juin 2004. Bonjour Tristesse ! (2)

Comme j'avais fait une pile de livres, l'autre jour, pour commémorer la parution du premier Sagan, je profite de la pluie pour y revenir...
En 1954, tout le monde était allé voir Les Vacances de M. Hulot ; sortaient Niagara, avec Marylin Monroe, Le crime était presque parfait et Fenêtre sur cour d'Hitchcock, avec Grace Kelly ; Ray Charles connaissait son premier grand succès avec "I've got a Woman" ; naissaient John Travolta, Joe Jackson, la future Blondie, et même Annie Lennox, le jour de Noël — un peu de ma jeunesse en résumé, avec ces quatre-là !
Ça, c'est pour donner le fond visuel et sonore.

"Je passai facilement, quoique en octobre, la deuxième partie du baccalauréat, et commençai à sortir dans des surprises-parties, approuvées ou interdites par mes parents sans le moindre critère. [...]
Le jour, consciencieusement, j'essayais, comme six cents autres étudiants, d'entrer à la Sorbonne dans une salle bourrée, si untel donnait son cours, vide si c'était un autre. Le reste du temps, j'écoutais au Vieux-Colombier les clarinettes de Sidney Bechet et de Reveilloty* [...]
Désoeuvrée mais exaltée, j'écrivais des sornettes et les réécrivais sans cesse. Je commençai, au fil de ces sornettes, à remplir un petit cahier bleu, très lisible, que j'aimerais bien retrouver, d'ailleurs. C'était
Bonjour Tristesse [...]
Bonjour Tristesse, en tout cas, me paya ma première voiture, une jaguar XK140, d'occasion mais remarquable, dont je n'étais pas peu fière [...]
Je me souviens très bien de ma première interview. J'habitais encore chez mes parents, comme on dit. Le journaliste était un demi-bègue qui reveilla illico chez moi la demi-bègue qui y somnole [...] "Et qu'est-ce qui-qui vous a poussée vers la litté-litté-littérature ?" [...] "Vraiment, je-je-je n'en-n'en sais pas l'o-l'o-l'origine..." Quand enfin il partit, me laissant épuisée, le trouvai ma mère pleurant de rire dans le grand salon [...]
Le pire, en réalité, était de lire les propos que l'on me prêtait et qui dépassaient, ou faisaient reculer, même dans la gentillesse, les bornes de la sottise.[...]
lors de mes débuts en littérature, les critiques influents en France, qui s'appelaient Émile Henriot, Robert Kemp, André Rousseaux, Robert Kanters, écrivaient leur "papier" à propos d'un livre, mais sans parler d'eux-mêmes. On ne savait pas dans quelle humeur ils l'avaient abordé, ni dans quelle circonstances ils l'avaient lu, mais ce qu'ils en pensaient objectivement."

(extraits des p. 14-20 de Derrière l'Épaule... de Françoise Sagan, Plon, 1998)

"En un sens le succès venait d'une rupture avec une tradition : celle du "roman féminin" où la romancière se doit d'étaler les délicatesses exquises de sa sensibilité. Mais il venait aussi du recours à une tradition solidement établie du roman masculin, rehaussée chez elle par un bagoût gouailleur et une audace tranquille. Ce roman semble illustrer la citation mise en exergue au Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir : "Tout ce qui a été écrit par les hommes sur les femmes doit être suspect car ils sont à la fois juge et partie."" (in La Littérature en France depuis 1945, Bordas, p. 308)

On peut également mesurer le succès au nombre de citations d'un auteur dans le TLF. Alors qu'il n'y a que trois citations de Claude Simon, il y en a au moins 200 de Sagan, et exclusivement tirées de Bonjour Tristesse... (aller dans le menu "recherches complexes", sélectionner "auteur d'exemple" dans la colonne "type de l'objet", inscrire "sagan" dans la boîte de "contenu" et cliquer sur "valider").

Ayant réussi à quitter le bureau avant 16 heures, j'étais dans la queue pour le shinkansen de 16h47, prêt à entrer par l'arrière du wagon 2 parce que les deux-tiers des personnes qui descendent le font généralement par la porte avant, vers les escaliers de sortie, ce qui donne de l'avance à ceux qui montent par la porte arrière. Comme d'habitude, j'ai compté combien descendaient, ce qui permet de savoir combien de places sont à prendre. On était quinze dans la queue et il n'y eut que quatorze sortants, hélas. Les premiers sont entrés dans le wagon et je m'apprêtais prudemment à me mettre dans la queue pour le prochain train quand, juste devant moi, deux ou trois personnes voulant être ensemble sont sorties de la queue en mouvement pour aller former la queue du prochain train. Du coup, ça devenait jouable et je suis monté. J'ai trouvé facilement une place près d'une jeune femme, la dernière. Ceux qui étaient montés derrière moi allèrent jusqu'au bout du wagon et disparurent dans la fumée du wagon 3, croisés par ceux qui étaient montés par la porte avant et qui, du fait de leur retard sur nous, ceux de la porte arrière, ne trouvaient rien non plus. C'est une jungle, le shinkansen. Une jungle humide, même, du fait des pluies battantes des dernières heures. Et pendant deux heures, ce fut un festival d'éternuements. C'est là qu'on regrette de ne pas avoir un masque en tissu...
Pendant deux heures, j'ai lu et annoté les pages de La Route des Flandres pour demain dans cette ambiance junglesque, avec ma narine et mon oreille gauches bouchées.
___________________________________
* Note du blogueur : Sic. Il s'agit en fait d'André Reweliotty ("L'ALHAMBRA présente Sidney BECHET accompagné par André REWELIOTTY et son orchestre...". Cf. Lieux du jazz en 1954).

 
Samedi 12 juin 2004. Chaussettes, chocolat, saucisson...

Les pages 209-214 de La Route des Flandres (Minuit, coll. Double) sont parmi les plus glosées dans les études sur Claude Simon. Elles contiennent notamment le message que le père de Georges, universitaire, envoie à son fils alors prisonnier de guerre dans un camp en Allemagne pour l'informer du bombardement de la bibliothèque de Leipzig. Et la réponse du fils, cinglante, constatant l'inutilité de cette bibliothèque, et de toutes les autres, leurs savoirs accumulés n'ayant rien pu empêcher, listant ensuite les produits réellement nécessaires : chaussettes, chocolat, saucisson, etc.
Avant de s'avancer sur le terrain philosophique où bien des commentateurs ont directement pris pied, je remarque, d'un point de vue narratif, que ce passage nous permet de mesurer la durée de la captivité du narrateur et de ses amis de fortune. En effet, outre quelques indices lexicaux de durée ("toutes celles" au sujet des lettres envoyées par la mère de Georges), on doit savoir que le bombardement allié sur Leipzig a eu lieu le 4 décembre 1943. La captivité ayant commencé fin 40, ils seraient donc prisonniers depuis 3 ans. À moins que Simon n'ait eu aucun souci d'historicité exacte, seule la temporalité psychologique lui important. Mais ces trois années, peu ou prou, nous aident à comprendre la bou(illi)e narrative dans laquelle le lecteur patauge car les pauvres compères n'ont que leurs histoires à se mettre sous la dent et ils ont tout le temps pour les triturer, les décortiquer, les déformer... Comme ils n'ont plus d'avenir, ou plus conscience d'avoir un quelconque avenir, le temps qu'ils vivent n'a plus d'horizon, et le passé n'a plus non plus d'origine, ou en tout cas tout cela se relativise, se désagrège dans la déprime et la fatigue. D'où aussi le recours permanent à l'ironie. Et la dureté du fils à l'encontre de son père. Quoiqu'elle existait déjà dans Le Sacre du printemps (1954, et houihhh...), entre le fils et son beau-père. Mais si, dans ce dernier roman, le fils exécrait son beau-père pour n'être plus l'idéaliste révolté qu'il avait été, jeune, dans La Route des Flandres, Georges reproche à son père d'être toujours indécrottablement idéaliste, humaniste, rousseauiste peut-être même... alors que le monde s'écroule de partout, et que c'est peut-être justement d'y avoir cru. Bizarrement, ce bombardement de Leipzig n'est ni annoncé par le père ni noté par le fils comme faisant partie de la montée en puissance des Alliés contre le régime nazi. Le Georges narrateur aurait pu le laisser entendre puisqu'il est capable d'introduire parfois des informations que le Georges personnage prisonnier ne pouvait connaître ("en plein milieu d'un pays où on massacrait et brûlait les juifs par centaines de mille", p. 207).
Mais dans l'état mental que Claude Simon souhaite... produire ?... restituer ?... la lutte des Alliés contre le IIIe Reich passe au second plan devant l'opposition entre le Progès des Connaissances que symbolise la bibliothèque (hiérarchie verticale des valeurs) et le retour aux produits de base de la vie ("Zur Sache Selbst", disait Husserl), mise à égalité de toute chose sur la tabula rasa...
Georges était en train de réciter cette liste quand Blum l'a interrompu pour remettre l'ancêtre sur le tapis (p. 211) ; sans doute un joint de composition du texte. Un joint un peu sec, un peu brusque. Après le chocolat, le sucre, les conserves, Georges a juste eu le temps de commencer un mot par "gal..." Mais qu'est-ce que c'était ? galantine ? galette ? galurin ? Va savoir... C'est qu'il n'y a pas beaucoup de mots qui commencent par "gal..." !

Cherchant des informations sur ce bombardement, j'ai trouvé cet étonnant document de l'UNESCO (1996). On y apprend que les quantités de livres détruits au XXe siècle sont phénoménales (toutes causes confondues). Pas moins de 700.000 ouvrages disparus dans la bibliothèque impériale de Tokyo lors du tremblement de terre de 1923 !
Et l'ironie du sort, ainsi dite :
"Le comble est peut-être qu'en Europe beaucoup d'ouvrages juifs n'ont survécu à la guerre que parce que le parti national-socialiste allemand les avait rassemblés afin de les "étudier", une fois la guerre terminée." (p. 3)

Nez et oreille sont restés bouchés mais je me sentais plus en forme après le cours qu'avant. À croire que l'excitation du travail intellectuel redonne du tonus. Ou bien c'est le soleil, revenu juste pour la matinée... On teste un nouveau restaurant italien du quartier, le Cantine Firenze, toujours Florence !, pas mal, et T. est d'accord bien qu'on ne sache pas encore ce qu'il y a de florentin, ici. Plutôt bien servis pour une formule de déjeuner à 1200 yens.
T. s'intéresse beaucoup aux récurrences de la structure trio + policier chez Fred Vargas : dans Debout les morts, Un peu plus loin sur la droite, Sans Feu ni lieu qui vont ensemble, mais aussi dans Ceux qui vont mourir te saluent (prototype romain de triumvirat) et, même si ce ne sont plus trois jeunes garçons, dans L'Homme à l'envers qui reste, jusqu'à aujourd'hui mon préféré. Plus tard, dans la tranquillité de l'après-midi, après une pensée émue pour Dabichan coincé au bazard de la crêche de sa fille (Faites des gosses !...), j'avance enfin significativement, entre deux siestes, Sous les Vents de Neptune — pas de trio de personnages mais le trident du maître des flots ! Intrigue un peu faiblarde, pour l'instant, mais style en très net progrès.


お大事に bis!
Ton lien Unesco ne fonctionne pas, dommage ça me semblait fort intéressant.
2004-06-13 01:17:27 de Hubert

Merci. Ça va mieux.
Chez moi, ça marche. Mais comme c'est un document rtf, Internet Explorer met du temps à l'accueillir et Netscape demande à l'ouvrir dans Word. Mais en tout cas il existe bien et c'est la bonne adresse.
Dis-moi quand tu l'auras eu.
2004-06-13 03:55:15 de berlol

 
Dimanche 13 juin. Une Manif à Shibuya.

La pluie nous épargne. Je l'avais vue pour trois jours dans un bulletin météo. Fautif, encore une fois.
Le rhume se passe, mais chez Manu il commence. Donc pas de ping-pong, pour la troisième semaine consécutive. Ça va rouiller. Plan B : aller au sport avec T., à Shibuya.

En pédalant au club de sport, à la table du déjeuner, dans le métro de retour, calé au lit avec trois coussins en regardant d'un oeil distrait les pirouettes d'un énième Jacky Chan à la télé, j'ai poursuivi la lecture intensive de mon dernier Fred Vargas. Le voyage des policiers français au Québec est assez savoureux, notamment par les emprunts langagiers qui sont justes, je crois. Un chum de là-bas nous le confirmera peut-être un jour ou l'autre. Mais tout cela est un décor dans lequel je voyais trop bien arriver l'embûche : qu'un personnage secondaire manque au moment du retour et je savais déjà que le héros commissaire serait la prochaine victime... Pas question de dévoiler l'histoire, juste faire savoir que le piège est facile à apercevoir. Mais il y a peut-être autre chose que je ne vois pas encore et qui me surprendra ! Faisons-lui crédit.

Vers trois heures, alors que T. et moi faisions des courses, nous avons entendu des bruits peu communs à Tokyo : le bruit des mégaphones de manifestants. Pas le bruit des défilés d'extrême droite, musicaux et bien rôdés. Non, le bruit des marcheurs et des banderoles... Je suis sorti faire quelques photos. Désolant spectacle ! Sans avoir été soixante-huitard ni casseur, j'ai tout de même fait quelques dizaines de manifs à Paris. L'investissement de tout un boulevard, la circulation paralysée ou détournée des heures durant, les sentiments d'excitation et de fête qui se mêlent aux justes revendications, puisqu'elles le sont toujours quand on y est, au moins jusqu'à la fatigue des pieds, un certain dandysme même à nouer son foulard contre les fumigènes, et le verbe haut à tout moment, assourdissant, je ne crois pas faire un portrait romantique de ce qu'est une manif pour nous. Et que vois-je là, à Shibuya, de l'autre côté de l'avenue ? Des manifestants en rang par deux sur le côté de la route, défilant silencieux et polis, casqués et masqués pour éviter l'identification, encadrés de policiers qui défilent à côtés d'eux, presqu'aussi nombreux qu'eux, et même des agents de la circulation qui règlent le trafic des voitures comme s'il s'agissait de travaux de voirie. Et sans doute est-ce cela, dirait Claude Simon, des travaux de voirie, la colère des manifestants n'étant qu'un problème urbain comme un autre, nécessitant un rétrécissement de la chaussée et un encadrement phosphorescent, jusqu'à ce que ça passe. Et ça passe très vite : en moins de dix minutes, deux ou trois centaines de fantômes sont passés, usant de temps en temps de sifflets comme un coach à l'échauffement de son équipe. À l'avant du cortège, il y avait eu des mégaphones et des banderoles rouges avec des inscriptions dont T. disait qu'elles étaient peut-être du parti communiste, mais ce n'était pas clair.
Et partout sur les trottoirs, les gens continuaient à marcher normalement, entrer et sortir des magasins, des bouches de métro, discuter, rire, se presser, comme si de rien n'était.

 
Lundi 14 juin 2004. Littérature, jouet miniature.

Terrible et beau dernier paragraphe de Serge July — divagation ou divination — dans son Édito de Libération :
"Le pathétique autisme chiraquien, son systématique double jeu, sont sanctionnés une nouvelle fois. A force de ne tirer aucune conséquence d'aucun scrutin, à commencer par sa victoire présidentielle en trompe-l'œil, le chef de l'Etat est en train de saper l'acte électoral lui-même. Jacques Chirac creuse le sol sous ses propres pas : personnage politiquement tragique, il est toujours son propre fossoyeur."
Le gouvernement étant déjà à l'intérieur du mur, on peut imaginer que ses membres n'entendront pas les messages des électeurs. Chacun continue donc pour soi et comme avant. L'une des constantes progressions de notre époque, dans tous les domaines, c'est l'écartement des paroles et des actes. Tous les dirigeants se disent démocrates et sensibles à la misère, et chacun signe en autiste, en s'adossant à la police, les délocalisations d'entreprises, les licenciements par camions entiers chaque semaine, les non renouvellements de contrats, etc.
Et personne ne ment. Non !... C'est du pragmatisme. La vermine qui pousse sur le fatalisme.
"You can do anything you want !", dit un jeune homme new yorkais descendu de sa planche à roulettes pour faire la pub de ses chaussures de sport. Rouler sur le trottoir ou dans la rue, sur la rampe même, sauter des petits obstacles et faire des pirouettes en l'air. Super ! "You can do anything you want !"

Justement, je constate que 2 fois sur 3, quand je me connecte à France Info, j'entends des informations sportives. Dans le journal de France 2 samedi soir, il y avait un sujet sur les téléviseurs à écran plat, et les ventes qui augmentent en France, malgré le prix. Un seul argument pour expliquer ce choix : le sport. Un cadre, qui a dû reculer son canapé de trois mètres à cause du nouvel écran, dit qu'il voit beaucoup mieux le stade et l'action des joueurs, de football sans doute. Personne ne parle de cinéma, d'opéra, de reportages géographiques ou scientifiques. Comme si le sujet de France 2 n'était pas le boom des écrans plats, mais les dérivés du boom du sport. On dirait que la chaîne tire profit de ces ventes en axant le sujet sur l'image sportive.

Brassant L'Herbe pour le GRAAL de ce soir, j'ai plutôt envie de parler d'un tout petit instant, à lire lentement :
"Toujours debout, l'herbe, les minces langues d'herbe le long de ses jambes nues mollement balancées, non pas la brise mais l'air tiède en paresseux remous, les hautes graminées, leurs têtes arachnéennes oscillant, flexibles, léchant ses chevilles, les multiples et vertes langues de la terre, et autour d'elle cette molle vibration de chaleur s'apaisant par degrés, les contours des choses ondulant à la façon d'algues, toutes les feuilles des trembles frémissant sans trêve, oscillant, palpitant, le train de sept heures débouchant de derrière la colline, ponctuel lui aussi comme le chat, faisant gronder le pont de fer, puis disparaissant derrière le bouquet d'arbres de l'autre côté de la rivière, le bruit disparaissant, aussi englouti, tandis que le frémissement des milliers de feuilles semblait multiplier le silence, papillotant, pointillant la masse des arbres, la lumière se fractionnant en une infinité de particules miroitantes présentant alternativement leurs deux faces vert et argent, clignotant, puis train et bruit ressurgirent tout proches tandis qu'il glissait maintenant, jouet miniature, sur la portion de terrain découvert, avec la suite de ses vieux wagons verdâtres si près qu'on pouvait entendre le choc régulier des roues aux cassures des rails, voir dans l'encadrement des glaces des bustes de personnages comme découpés dans du papier et collés sur les vitres, et à peine eut-il disparu que les freins commencèrent à grincer, un son long et criard, de plus en plus aigu, s'exaspérant, se bloquant, puis plus rien" (p. 20-21)
Regarder le désordre au ras du sol, la molesse du mouvement et jusqu'au fond d'un paysage calme. Laisser herbes et feuilles investir la pensée, que leur mouvement devienne le temps et l'espace. J'imagine Claude Simon dans les années 30, l'acuité de son regard, déjà. Amplifiée vingt ans plus part, jusqu'à percer le mystère mais pas avec les pinceaux. Le point, la touche et le mouvement des couleurs enfin lexicalisés, les proportions prises au premier degré, le divers du monde aplati et collé au ciseau d'encre. Presque un art pictural en quelques lignes, mais surtout pas un discours.
On compare avec le début du Tricheur (commencé avant la guerre, publié en 1945, non réédité) :
"Ils se trouvaient maintenant dans une grande prairie. Un train passa sur la ligne dont on voyait briller les rails, au bas de la colline. On entendit gronder le pont de fer, au-dessus de la rivière. La rivière était bordée d'arbres et de buissons qui faisaient une touffe épaisse cachant le pont. Plus loin, on voyait de nouveau les voies qui s'arrondissaient dans une courbe. Presque tout de suite après ils entendirent le bruit des freins, puis plus rien."
Diversité entre les livres, sans mépris a priori. J'avance aussi, plus tard, dans mon Vargas. On s'amuse beaucoup quand les rôles s'inversent et que le policier devient fuyard...


Pour moi qui ne suis pas un littéraire (d'ailleurs, j'ose à peine commenter, mais bon, je me lance tellement j'ai trouvé cela intéressant), la différence entre les deux extraits est flagrante.
Le premier fonctionne vraiment. La description fait marcher mon imaginaire, petit à petit, au fil des mots, le décor se construit, à partir d'éléments de mon propre vécu tout en les réorganisant selon les indications de l'auteur. Bref, je m'y voyais dans ce paysage et j'oubliais l'espace d'un instant que j'étais enfermé dans un immeuble en béton!
Quant au second, et bien pas grand chose ne se passe...
Après tout ce que je dis est évident et ne présente donc pas grand intérêt, mais au moins, je suis sûr que cela fera plaisir à Berlol.
Je devrais m'inscrire au Graal !!!

2004-06-15 04:01:08 de Manu

 
Mardi 15 juin 2004. Envargassé jusqu'au cou.

Sous les Vents de Neptune, c'est la fin. Le commissaire Adamsberg, il a gagné. C'est normal. C'est la fête et ses collègues de l'Outaouais sont là... Et là, incroyable ! L'inspiration de Vargas rejoint pile mon journal d'hier ! J'vous jure que j'l'ai pas fait exprès !
(— Ne jurez pas, Marie-Thérèse !)
"Adamsberg sourit, rejoint par Sanscartier.
— Criss, ça fait plaisir de voir ça, dit Sanscartier. Tout le monde est habillé fouledresse, hein ? T'es bien beau sur ton forty-five. C'est quoi, ces feuilles d'argent sur ton épaulette ?
— Ce n'est pas de l'érable. C'est du chêne et de l'olivier.
— Ça veut dire quoi ?
— La Sagesse et la Paix.
— Prends pas ça frette mais je dirais pas que ça te convient. L'inspiration, ce serait mieux, et je le dis pas pour que tu te fasses péter les bretelles. Seulement, il y a pas de feuilles d'arbres pour figurer ça.
Sanscartier plissa studieusement son regard de Bon à la recherche d'un symbole de l'Inspiration.
— L'herbe, suggéra Adamsberg. Que dirais-tu de l'herbe ?" (p. 437-438)
Oui.

Revenu au bureau en fin de matinée, après un shinkansen inaperçu tant j'étais envargassé jusqu'au cou, j'ai retrouvé un courriel de mon ami OAM de vendredi dernier. J'avais lu un peu vite et pas perçu l'importance de l'info et de la parenthèse. Il dit : "L'erreur de lecture dont tu parles le 16/02/04 (et que j'ai retrouvée grâce à ton index), à propos de Cixous et de sa mère, ce n'est pas dans Les Rêveries de la femme sauvage, mais dans Osnabrück (Des Femmes, 1999)."
Merci pour la rectification, pour Hélène et pour sa maman (qui n'était rien moins que morte selon plusieurs journalistes égarés). Mais merci surtout pour avoir fait usage de l'index ! Je viens de le constituer, depuis la semaine dernière, et j'ai complété ce week-end jusqu'à fin avril. C'est beau, les chercheurs, quand même ! Dès qu'un outil est en service, hop, le voilà utilisé ! Et pour la bonne cause, encore...

Après les cours, grande nouveauté : j'ai joué au ping-pong avec un collègue ! Je n'ai pas été très bon parce que j'avais une vieille raquette qui était restée dans un sac en plastique pendant trois ou quatre ans avec des balles qui sont tombées en poussière. Je suis sûr que le dessèchement et le gaz des balles ont flingué l'élasticité des pistes. En plus, j'avais mal sous un talon, sans raison apparente.
Mais c'était quand même un bon moment... Je vais amener de meilleures chaussures et changer de raquette, et on remet ça mardi prochain !


ahhhh j'ai fini Vargas hier! un régal ... j'ai un prénom de paix ... peut être que pour lui transmettre l'inspiration je devrais apeller ma fille "herbe" (si j'ai une fille un jour :) )
2004-06-15 16:38:42 de nesoro

Dommage, moi aussi, j'aurai bien joue au ping-pong. Bonjour a Dave (si c'est lui) et que le meilleur gagne !
2004-06-16 09:23:06 de Hulu Berlu

 
Mercredi 16 juin 2004. Érable et pin.

Devant ma fenêtre
érable et pin entrelacent leurs branches
pas facile de les photographier
la cellule de l'appareil hésite
à se fixer sur telle ou telle feuille
infinité de profondeurs de champ
offerte
et chaque tentative donne des verts
différents
celui-ci, le tendre vert tendre
je ne l'ai eu qu'une fois

érable et pin
en tansu
se marient aussi






J'ai toujours trouvé difficile de photographier les feuillages en numérique, mais cette photo-là est plutôt réussie je crois, et sans la compression que tu as dû lui faire subir pour la mettre en ligne, ce doit être encore mieux.
2004-06-17 09:20:12 de Manu

 
Jeudi 17 juin 2004. Bloomsday +1

J'étais très occupé hier et le suis encore aujourd'hui pour enregistrer et écouter le flot d'émissions qu'a déversé France Culture sur Joyce. Je dis "déversé" parce que je ne vois pas d'autre mot.... C'est un peu violent, tellement il y en a ! Mais ce n'est pas un reproche, sauf que c'est presque sans programme et que ce n'est pas stocké, donc pas disponible, sur le site (d'où l'urgence à enregistrer) ; les deux dernières nuits, qui sont ici pour moi des matinées, ont permis la rediffusion de nombreuses émissions de différentes périodes (années 50, 60, 70, etc.). Cela permettra notamment de comparer les ambiances joyciennes de différentes époques de radio. Mais je n'en suis pas encore là... Outre ces remarques, il faut bien sûr louer et remercier cette initiative radiophonique dont la relative discrétion a peut-être des causes !...

Ainsi érable et pin d'hier cachaient d'autres feuilles, celles de l'Ulysse de Joyce, roman dont l'action se déroule entièrement durant la journée du 16 juin 1904. Bien sûr notre ami Michel n'a pas oublié ce centenaire ! Ni chez Remue.net ! Bien sûr, il y a le Monde des Livres de vendredi dernier (dont bel article d'Hélène Cixous, qui causait aussi à minuit chez Alain Veinstein).

Listes des écrivains "présents" au Bloomsday organisé par l'IMEC et le Centre Pompidou  : Marianne Alphant, Jean-Christophe Bailly, Pascal Bataillard, Pierre Bourgeade, Pascale Casanova, Bernard Comment, Jacques Demarcq, Michel Deguy, Alain Fleischer, Michelle Grangaud, Jacques Henric, Camille Laurens, Hubert Lucot, Sabine Macher, Dominique Meens, Danielle Mémoire, Natacha Michel, Pascalle Monnier, Dominique Noguez, Gaëlle Obiégly, Pierre Pachet, Frédéric Pajak, Anne Portugal, Jean-Bernard Pouy, Christian Prigent, Olivier Rolin, Jude Stefan, Dumitru Tsepeneag, Stéphane Zagdanski...
Mais cette liste n'est pas à confondre avec celle des "intervenants" à l'Abbaye d'Ardenne (manifestation filmée et retransmise en direct au Centre Pompidou — un jour, en DVD, peut-être ? ou sur France Culture ?...). Elle n'est d'ailleurs pas identique à celle diffusée sur le site du Centre Pompidou. Je note par exemple que Jeanne de Berg figure sur cette dernière...
Ah, cette chère Jean(ne) ! Elle a eu la gentillesse de me dédicacer ses deux livres, L'Image chez Minuit (1956) et Cérémonies de femmes chez Grasset (1985) quand elle est passée au Japon avec son immortel mari, qui ne l'était pas encore, le 2 juin 1996 à l'Université Waseda.

Dois-je regretter d'être si loin et de ne pouvoir y aller ? Hum... pas sûr, ça a l'air très mondain, tout ça... Mais il y avait peut-être quelques perles ? Quelques textes superbes ? Christian Prigent ? Anne Portugal ? Bernard Heidsieck ? Hubert Lucot ?... Oui, mais dissoute dans le vinaigre des minauderies, des cabotinages, des mépris... Et il y a des noms qu'on imagine mal côte à côte... Est-ce ainsi que tu traites un si grand rassemblement d'écrivains ? C'est plutôt quelque chose de merveilleux !... Pas sûr... Admirables, tous, sans doute ! Séparément ! Et encore... C'est à voir... Mais là, je trouve justement qu'il y en a trop ! Ça fait peur !... D'ailleurs, y a-t-il seulement de la place pour un public de quidams moyens ?...
On peut aussi partir voir and ReJoyce à Dublin... Jeu de mots que c'est pas moi qui le fait ! (et qui en plus me rappelle une chanson du groupe Yes !). On peut aussi aller vers les textes et les recherches...
Une vie entière, déjà, pour lire sérieusement tous ces liens.
Mais combien de vies nous faudra-t-il ? (Je vais tout de suite aller m'en réserver quelques-unes d'avance. Mais où faut-il s'adresser ?)

Tout cela est un peu confus, aujourd'hui, non ? Demo, taihen deshita ! (trad. : mais c'était trop top, tout ça !)
Vite, vite, il faut que je commande la nouvelle traduction française, puisque c'est ça aussi, et surtout, l'événement !


"Rejoyce", c'est aussi une chanson des Jefferson Airplane avec références à Ulysses
2004-06-17 13:59:26 de Bartlebooth

l'une de mes préférées du groupe, hmm la voix de Grace Slick
[...] Molly's gone to blazes,
Boylan's crotch amazes
Any woman whose husband sleeps with his head
All buried down at the foot of his bed.[...]
2004-06-17 14:03:42 de Bartlebooth

Raaaahhhhh !!! Merci. Je les avais oubliés, ceux-là. Justement j'ai retrouvé l'album au fond d'un grand tiroir de disques, "After Bathing at Baxter's", 1967 !
Et le son des guitares, comment c'est beau !...
2004-06-17 16:15:47 de Berlol

 
Vendredi 18 juin 2004. Si la Propriété n'avait plus ses règles...

Si la Propriété n'avait plus ses règles
Qu'enfanterait-elle ?
La fraternité, disent les uns.
L'anarchie, disent les autres.

Ce pourrait être l'une des questions que se posait Valery Larbaud en créant le personnage d'A. O. Barnabooth. Ce matin, au sport (oui, quand c'est possible, j'exsude en matinée), sur mon petit vélo, je finissais la première partie du Journal intime déjà cité.
Le pauvre richepauvre Barnabooth croyait pouvoir se libérer de la propriété immobilière.
Il n'a plus en effet qu'une richesse mobile (la caisse de billets que sa banque lui envoie chaque mois). Malgré cela, il n'est pas libre ! La bonne société, les dirigeants de ses entreprises, les petits épargnants, la presse, bref tout le corps social n'est pas décidé à se séparer de lui ; et même si l'on s'en plaint, on le garde (on le garde pour pouvoir s'en plaindre). Il voulait se marier en arrachant une demi-mondaine à sa vie de prostitution, mais c'était une espionne à la solde de son plus fidèle serviteur. Et en plus, elle aime la vie qu'elle mène, bohème.
Quelle baffe il s'est pris en voyant les photos scabreuses de sa fiancée !

Larbaud était l'un des traducteurs de la première version française d'Ulysses de Joyce. Aussi les commentateurs de la nouvelle traduction sortie avant hier prennent-ils des gants pour dire qu'elle est meilleure que la précédente...

Ai communiqué aujourd'hui à la liste Litor la chronique Science Info de France Info du 16 (ici en audio) dans laquelle la thèse de Dominique Labbé selon laquelle Corneille aurait écrit la plupart des pièces de Molière était entérinée sans discussion, ce qui ne devrait pas faire plaisir à tous ceux qui ne sont pas d'accord avec des calculs qu'ils jugent mal ficelés, Georges Forestier en premier...

Dans le train, j'étais à côté d'un salaryman d'1,80m/90kg qui a passé deux heures à boire (bière 500 cl., 2 sake de 200 cl.) en mangeant des chips qui puaient le poulpe parfumé aux herbes. Pas facile alors, même en regardant défiler les rizières, de concentrer mes oreilles sur l'émission consacrée à Danielle Collobert (Surpris par la nuit du 3 mai dernier, par Mathieu Bénézet).

Arrivé à Tokyo, j'ai trouvé dans mon courrier une enveloppe pour m'inscrire auprès du service de presse du Festival du Film français de Yokohama... Outre le fait que j'avais déjà donné toutes les informations pour cette inscription il y a deux mois, quand j'avais proposé un projet de rédaction de critiques de films (qui avait été accepté), il faudrait que je renvoie le document reçu aujourd'hui avant le... 7 juin !
Hum... Je crois qu'on s'est moqué de moi, chez Unifrance. Finalement, je passerai un week-end tranquille à la maison, loin de la jet set.

 
Samedi 19 juin 2004. Pas ouvert un livre.

Enfin une matinée tranquille ! Pas de cours sur Claude Simon pour cause de festival de Yokohama. Et pas de festival de Yokohama pour cause de mépris du Berlol par Shépaki (mais je le saurai !...). En tout cas, T. lui dit merci !

Taille du citronnier. Les fruits commencent à pousser mais T. en a enlevé quelques-uns et n'en a laissé que six en disant que c'est peut-être encore trop pour ce genre d'arbrisseau de balcon. Elle s'appuie sur le site d'un Japonais qui dit en cultiver depuis 3 ans et que si on laisse tous les fruits une année, il n'en pousse pas l'année suivante.
Le citronnet ci-contre approche les deux centimètres, quand même !  Pour prendre la photo, il a fallu que je tienne l'appareil à bout de bras en tournant l'écran de contrôle vers moi. Du coup, on voit ma jambe au fond à droite...
On est parfois obligé de s'exposer, dans la vie.

L'après-midi, on va du côté d'Ikejiri-Ohashi, à Aobadai, c'est-à-dire à quelques centaines de mètres de Shibuya, vers l'ouest. J'ai emporté mon appareil-photo et ma boussole. On a marché un bon quart d'heure vers le Sud-Est, le long d'une rivière — un canal bordé de béton six mètres plus bas que la rue (quand il y a des pluies torrentielles, ça rigole pas, par ici !) — avant d'arriver au terme de notre voyage : une minuscule galerie où un ancien étudiant de T. expose ses oeuvres, principalement des cartes postales, des pochettes et des s