Longtemps, longtemps après la bataille

samedi 4 avril 2009, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Après sortie et dépliage de mon vélo, nettoyage à la chaussette usagée, léger huilage de la chaîne, gonflage des pneus, et c’est parti, casqué et ganté à travers la foule compacte des touristes hanamiques, jusqu’au Saint-Martin, histoire de prendre une table avant midi et d’y attendre tranquillement T., sirotant une bière en lisant Le Chercheur d’or, quand il est à la guerre, en France, en 1915. Et j’ai bien fait parce qu’à moins le quart, c’est déjà plein.

Retour à la maison, après le poulet-frites, et reprise du travail, jusqu’au dîner avec 1408 (Mikael Håfström, 2008), film dont la réussite formelle, toute relative, n’a d’égale que l’inutilité — au moins de mon point de vue. D’ailleurs, on part d’une histoire de chambre hantée, qui autorise toutes les folies de l’imagination, et on retombe bien à plat sur un truc d’inconscient et de situation de famille.

Suite à la lecture de l’excellent article d’Olivier Cazeneuve, Logique de l’argent et logique du pirate, dans Remue.net le 31 mars, je m’interroge à nouveau (presque comme chaque jour, mais maintenant avec ce nouvel éclairage et la belle assurance qu’il me donne), avec un exemple précis, sur ce qu’on peut appeler le gratuit et le payant dans l’internet, mes questions étant : quelle légitimité, quelle valeur ?…
Pour le Magazine littéraire, donc, c’est mon exemple d’aujourd’hui, c’est l’accès aux archives, comme ces articles sur Claude Simon, puisque j’en copie un ci-dessous, qui est payant. On aurait pu — c’est qui « on », au Mag Litt.? — concevoir tout le contraire : le fonds ancien gratuit, comme produit d’appel pour le numéro tout chaud et payant (un peu comme dans une bibliothèque où je peux emprunter les numéros passés mais seulement consulter le dernier en date). D’autres médias font tout payer, c’est leur choix, égal à celui du papier (encore que le papier est en bibliothèque…). D’autres rien (Remue.net). D’autres donnent accès gratuit aux premières lignes, ou à un nombre limité de mots, puis proposent de payer pour la suite (c’est le cas du Mag Litt. pour ce qui est nommé payant : 1 article pour 2,50 €, et 4 tarifs de packs — notons le pack, comme la Kro). D’autres encore permettent de lire mais pas de copier, grâce à un programme sophistiqué…
Alors l’article que je copie ci-dessous pour mes archives personnelles, il est gratuit maintenant, mais il deviendra payant dans quelques mois, alors qu’il ne sera plus d’actualité. Cet article, en soi, n’est pas inintéressant, mais il n’apporte rien de nouveau non plus, si l’on a ne serait-ce qu’une petite connaissance de Claude Simon. On pourrait même dire, du point de vue du chercheur, qu’Oliver Rohe, avec toute sa bonne volonté et sa sincère admiration simonienne, arrive longtemps, longtemps après la bataille, et qu’il a tout de même soit beaucoup de toupet soit encore plus de naïveté de nous livrer cette approche déjà maintes fois approfondie depuis les années 1960-1980 par des articles de presse, de revues, des essais, des thèses universitaires, des colloques et des émissions de radio. Bien sûr, cela dépend du lecteur, et celui du Mag. Litt. n’est pas celui de la RSH ou de la revue Critique, il faut juste l’informer de la double actualité, le dernier opuscule simonien, d’une part, et le travail de Mireille Calle-Gruber, d’autre part, et c’est Oliver Rohe qui s’y colle. Et plutôt bien ! Merci, Oliver. Et les références à Deleuze, Rancière et Proust sont les bienvenues. Mais j’en reviens finalement à la question du public, ou du lectorat, quand Rohe écrit : « qu’est-ce qui nous rend l’œuvre de Claude Simon si essentielle ? », alors que pour la majorité des lecteurs du magazine, Simon n’est pas un auteur essentiel — ça se saurait, et il n’y aurait d’ailleurs pas à présenter l’œuvre de Claude Simon. Son nous est une convention d’auteur, un je d’autorité, mais que les lecteurs risquent bien de confondre avec un nous de groupe les incluant malgré eux. Et que dire du lectorat élargi de l’article en ligne ?

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Claude Simon, le parti de l’exactitude

par Oliver Rohe, Le Magazine littéraire, N°200904 – 04/2009

Les raisons d’admirer l’oeuvre de Claude Simon ne manquent pas : son ampleur monumentale, sa structure complexe, sa phrase labyrinthique, la conception de l’Histoire qu’elle charrie, le foisonnement de sensations qu’elle met à jour, bref des milliers de raisons. Mais il y en a une sur laquelle j’aimerais m’attarder un peu plus, car d’elle pourrait découler, c’est une hypothèse, le mouvement, l’impulsion esthétique qui préside à son oeuvre, à savoir : « l’esprit d’exactitude » (expression que Claude Simon reprend au philosophe Alain).

La séquence, filmée lors d’un entretien avec Peter Brugger1, est la suivante : assis à son bureau, Claude Simon décrit un des objets disposés devant lui. Il aurait pu se contenter de dire que l’objet qu’il tient maintenant à la main est un paquet de cigarettes Gauloises. Ce qu’il ne fait pas, puisqu’il ajoute aussitôt que ce paquet est rectangulaire, de couleur bleue et illustré d’un casque. Sauf que ces nouvelles précisions, dont on pourrait se satisfaire, en éveillent nécessairement d’autres : le rectangle évoque une forme géométrique comme le triangle, le carré, etc. ; le bleu appelle la mer, une fleur, une tenue, etc. ; le casque suscite des images de métaux entrechoqués, de batailles, de guerres, etc. Le parti de l’exactitude exige ainsi de celui qui décrit qu’il entende pleinement, qu’il laisse affleurer ce réseau infini de correspondances, d’analogies et de contrastes que soulèvent les propriétés immédiates d’un objet. Bien sûr, ce qui est valable pour les objets physiques l’est aussi pour le reste (événements, souvenirs, sensations).

Les implications de cette démarche a priori simple, qui tombe presque sous le sens, sont en réalité considérables. D’abord : la simultanéité. Un mot n’arrivant pour ainsi dire jamais seul, il héberge déjà en son sein tout un monde ou, comme le répétait Claude Simon à la suite de Lacan, « un noeud de significations ». Un casque dessiné sur un paquet de cigarettes est en même temps et de façon non hiérarchisée une image de métaux, de batailles, de guerres, etc. Cette simultanéité, qui invalide à elle seule la temporalité chronologique, est le moteur principal de la phrase simonienne, c’est-à-dire très longue, truffée de parenthèses, digressive, brassant des éléments hétérogènes sans hiérarchie apparente.

Ensuite : puisque ce noeud de significations simultanées se révèle par définition inépuisable (en relever une revient à en manquer une infinité), le réel que nous décrivons est quelque chose d’inatteignable, dont nous ne pouvons, au mieux, que nous rapprocher, à la manière de la flèche de Zénon courant indéfiniment vers sa cible. Voilà ce que suggèrent, par exemple, les « etc.» qui concluent aussi bien qu’ils prolongent les descriptions dans Leçon de choses (1975). Mais la précision qui nous éloigne sans cesse du réel explique en retour, paradoxalement, cette densité, cette incroyable matérialité qui lentement s’épaissit et s’accumule dans la phrase de Claude Simon. C’est par ce déni du réel, entendu comme une donnée objective et disponible, que s’enclenche le processus d’accumulation de la matière.

Enfin : la narration se construit davantage, sinon exclusivement, en fonction des ramifications du langage lui-même qu’en fonction d’un programme fixé à l’avance, lequel réduit souvent l’écriture à une vague formalité administrative, de moyen en vue d’une fin supérieure — l’histoire, la fable, le message, la morale. En d’autres termes, le sens ne précède jamais l’écriture — elle le défait le cas échéant —, mais en est le fruit ultime : il est, comme dirait Deleuze, production. Comment organiser les analogies, les passerelles, les correspondances qui surgissent inlassablement au fil de l’écriture ? À quel moment l’écriture fait nécessité dans la contingence de la langue ? Qu’est-ce qui, après tout, sépare cette pratique de l’écriture automatique ? Très exactement le travail, c’est-à-dire le montage, l’assemblage et l’emboîtement savant des éléments les uns dans les autres (en miroir, en contrastes, en symétries, Claude Simon en a multiplié les possibilités). Il désignait sa méthode de « bricolage » ; il faut le prendre au mot. Ce qui importe le plus dans une oeuvre d’art, soit-elle littéraire ou picturale, ce n’est ainsi ni la succession causale des événements, ni la vraisemblance ou la fidélité au modèle représenté, mais bien la qualité des rapports qui y sont bricolés, établis et révélés — rapports de couleurs, de formes, de textures, etc.

Qu’est-ce qui, au-delà de la jouissance intense que procure sa lecture, au-delà de cette acuité du regard, de cette attention lente et indiscriminée aux choses, qu’est-ce qui nous rend l’oeuvre de Claude Simon si essentielle ? Disons une certaine conception de la littérature et du langage. À l’heure où l’on s’acharne en effet à assigner à la littérature une vocation prétendument réaliste, c’est-à-dire qui conçoit le réel non pas comme une matière diffuse dont la restitution par le sujet est vouée à l’incomplétude, mais comme une entité stable qu’il suffit d’aller chercher avec les dents ; à l’heure où on la somme encore de nous raconter des histoires (pas une narration : une histoire), d’inventer des psychologies, des personnages plus ou moins archétypaux auxquels le lecteur pourrait aisément s’identifier ; à l’heure où, enfin, on continue d’accréditer l’idée de génie, d’inspiration et de grâce divine dès qu’il s’agit d’écriture, Claude Simon est plus que jamais un contemporain exemplaire. Car ce que ses livres, et ce parti de l’exactitude, nous disent, c’est que la littérature est avant tout une recherche de formes générées par le langage, et qu’écrire « c’est le transfert d’un objet de sa zone de perception habituelle dans la sphère d’une autre perception » (Claude Simon cite ici Iouri Tynianov). Nous sommes là proches de ce que Jacques Rancière appelle le « dissensus », cette effraction, ou déchirure dans le sens commun — en cela, la littérature devient politique. Dans le premier volume de La Recherche, Proust évoque la tristesse, voire la terreur qu’éprouvait le jeune narrateur à l’idée de n’avoir rien à dire, alors qu’il était, déjà, rongé par le désir d’écrire. Cette crainte lui a été inculquée par des décennies de discours qui conditionnent l’écriture à ce préalable étrange : avoir quelque chose à dire. La Recherche va s’attacher à démentir cette drôle d’injonction, en montrant à quel point, par l’écriture, par l’attention précise aux choses, tout est digne d’être dit, sur un même plan, de la sensation la plus anodine à la métaphysique la plus élaborée — d’autant plus qu’il y a un lien entre elles. L’oeuvre de Claude Simon s’est elle aussi efforcée, avec des moyens similaires quoique complexifiés, de soustraire, de libérer la littérature du discours.

Notes ________________
  1. L’un des documents récemment rassemblés par Mireille Calle-Gruber dans Les Triptyques de Claude Simon ou l’Art du montage (livre + DVD), Presses Sorbonne Nouvelle, 216 p., 27 euros. []

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Publié dans le JLR

Un commentaire

  1. Berlol

    C’est bizarre, ce « Magazine littéraire, N°200904 – 04/2009 », avec deux fois les mêmes chiffres, non ?
    Dans la page de sommaire du n°485, avril 2009, l’article de Rohe sur Simon est intitulé « Parce que c’était lui, parce que c’était moi », qui n’a d’ailleurs pas de lien vers l’article en ligne
    Que se passe-t-il ?