Comme si la bouche était interdite, cousue

vendredi 20 novembre 2009, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

J’ai, à l’heure actuelle, 215 amis sur Facebook. Parmi eux, il n’y en a pas dix dont je puisse réellement dire qu’ils et elles sont mes ami(e)s. Je veux dire, dans la vie. Cependant le bénévol@t de mes amis Facebook est productif, et même très rentable, grâce à ses qualités ASV (amplitude, sélectivité, vitesse).
Après quelques mois de fonctionnement quotidien, ou quasi, deux conséquences principales me sautent aux yeux.
Premièrement, je n’ai plus besoin d’aller parcourir les Unes des principaux médias, là où autrefois il était normal d’espérer quelques nouvelles conséquentes (et pour combien d’articles sans intérêt). En effet, les articles susceptibles de m’intéresser me sont maintenant signalés une ou plusieurs fois par certains de mes amis. Au début, je continuais d’aller voir les pages des médias, mais c’était pour constater qu’en effet rien d’autre ne retenait particulièrement mon attention. Je vais encore aux Unes, de temps en temps, mais un peu à l’aventure, comme on va aux champignons ou au muguet le dimanche.
Deuxièmement, j’ai moins de relations avec des gens de mon entourage physique et géographique. En effet, à quelques notables exceptions près, je n’ai guère d’affinités intellectuelles avec les gens qui vivent près de chez moi ou dans mon entourage professionnel. Disons, le strict minimum pour que l’intendance suive (voisins, réunions, cours, etc.). Cet allègement de la relation socio-professionnelle soulage d’un temps perdu à s’ennuyer, temps qui se trouve dégagé, libre pour profiter en ligne de la moisson proposée par les affinités retenues.
Il va sans dire que je ne suis pas du genre à être ami avec n’importe qui et que ceux qui parasitent ma page Facebook sont effacés après deux ou trois semaines à supporter des messages qui ne me servent à rien. Il importe également de dire qu’au moins 80 % de mes amis sont inactifs. Je ne sais même pas s’ils se connectent une fois par semaine sur leur page.

Le cheminement de la pensée a été tellement rapide que je n’ai pas pu le tracer ni en retrouver le déclencheur. Je n’avais rien décidé de tel à l’avance. Toujours est-il qu’allongé chez le dentiste pour l’extraction d’une molaire pourrie, c’est vers les chambres que j’ai occupées à Cerisy que mon esprit s’est tourné, fouillant la mémoire en quête d’images heureuses dans le but d’échapper à celles que les soins perçus autour de moi risquaient de rendre terrifiantes, malgré la serviette qui me couvrait les yeux et les diverses pressions, tractions, torsions qui s’exerçaient sur mes lèvres et ma tête.
Je me suis enfui dans ma mémoire comme si c’était des rêves que je pouvais contrôler, comme dans un jeu vidéo. La jolie chambre de l’Orangerie où j’étais seul la première fois et dans la compagnie d’Henri Meschonnic. La grande chambre de responsable où j’étais avec T. pour l’Internet littéraire francophone deux ans après. Enfin la belle chambre d’angle, encore dans le château, encore avec T. et encore deux ans plus tard pour le colloque sur Mérimée. J’en ressentais à nouveau les ambiances respectives, j’en revoyais les lits, les salles de bains, les vues des fenêtres et presque les températures, tout en percevant, par le peu de sensibilité de ma lèvre elle aussi anesthésiée, un fil glisser ou se poser — et qui devait bien correspondre à un travail de couture de la gencive comme j’en avais vu en photo au début du mois quand ces soins préparatoires à un implant ont été discutés et programmés.
En revanche, je m’en aperçois maintenant, en y repensant, aucune image de la salle à manger ne m’est venue. Ni les grandes tartines de pain de campagne, ni les pichets de cidre à volonté, ni le passage des grands plats ou le vacherin du jeudi… Comme si la bouche était interdite, cousue.

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Publié dans le JLR


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