Bien après la disparition de Raoult

dimanche 15 novembre 2009, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

« Il ne reproduit pas trait pour trait l’élémentaire brutalité, l’animale tragédie à quoi se réduit le destin des hommes. S’il procédait ainsi, il se dégoûterait vite, il se lasserait. Il composerait seulement de petits tableaux anecdotiques, il étofferait médiocrement la médiocre réalité. Il n’éprouverait aucun plaisir à son art et vite cesserait d’écrire. Au lieu de cela, il choisit, de la vie réelle, les brins les plus ténus, ombres et harmoniques, et à ses souvenirs il les entremêle, à des visions qu’il a eues pendant son sommeil et qu’il chérit, à son passé il les entrelace, aux impatiences, aux erreurs, aux croyances déçues de son enfance. Selon son humeur il reconstitue et remodèle, dans sa tête, ce qu’il a vu.
Aux hideurs de l’actualité Iakoub Khadjbakiro avait coutume, dans ses livres, de substituer ses propres images absurdes. Ses propres hallucinations partiales, inquiétantes et inquiètes. La plupart du temps, mais pas toujours, évidemment, il obéissait à des règles logiques. Il dépeignait le monde contemporain, sur les mots il réfléchissait son expérience personnelle, il scrutait sa génération, celle qui s’était sabordée dans la veulerie et les renoncements. A son avis, les rêves contenaient des clés indispensables pour comprendre l’état du monde, pour apprécier les données de l’époque historique, le niveau moral auquel l’humanité stagnait depuis des siècles.» (Antoine Volodine, Alto Solo, Paris : Éditions de Minuit, 1991, p. 31-32)

C’est ce que je lisais au réveil, en attendant que T. émerge… En fin de matinée, je trouve l’article de Christian Salmon reproduit ci-bas. Moi qui n’habite plus non plus la France.
Et puis voici ce que je lis au sport, Avital Ronell, en pédalant, avant quelques machines et le sauna bien mérité.
J’ai aussi retrouvé le mot que je cherchais hier, quand j’étais entre effarement et abattement. Dans le sauna, justement. C’était réconfort. Ce que je cherchais compulsivement à travers les articles, dépêches, blogs et commentaires sur la photo de Berlin et sur Raoult, auprès de Frédérique, Christine, et tant d’autres via Facebook (plus que via Twitter), c’était les avis et les propos susceptibles de me réconforter, de me laisser un espoir que tout et tous n’avaient pas encore sombré dans la bêtise totalitaire…

« On dit que la télévision rend idiot : n’importe quel genre de répétition mécanique peut inoculer le virus de la bêtise. (Ce qui m’inquiète en tant que témoin de la vie sociale de mes contemporains, c’est de voir à quel point le travail rend les gens stupides et les prive de formes essentielles de non-production, comme le loisir, la méditation ou le jeu.» (Avital Ronell, Stupidity, p. 98)

« « Mais nous ne pensons toujours pas », dit Heidegger. Et pourtant je suis là, dans un recoin isolé de L’Écrivain [sérieux] dans notre temps [de Robert Musil], sachant de quoi il retourne […] je vois Musil s’en prendre à l’individu dont il déplore pourtant la dévaluation. Je peux m’identifier à cela, d’une certaine façon. Pour Musil, l’individu repose sur les convenances. Plus tard, dans son essai sur la bêtise, il dira plus ou moins explicitement que celle-ci commence lorsque nous disons « nous » au lieu de dire « je » : « Une certaine couche inférieure des classes moyennes — intellectuellement et moralement parlant — surtout affiche à cet égard une prétention proprement indécente dès qu’elle se manifeste à l’abri d’un parti, d’une nation, d’une secte ou d’une tendance artistique et se sent habilitée à dire « nous » au lieu de « je ». » C’est assez bien vu, et je suis moi-même, probablement, une ennemie du « nous ». J’y suis en tout cas très allergique, d’une façon que je ne puis ni contrôler ni même dire qu’elle serait seulement consciente. […] Je pense désormais que la bêtise est aussi une défense, c’est-à-dire une façon de s’esquiver. Quoi qu’il en soit, passons, c’est dans l’autre texte sur la bêtise que je reçus le choc dont je vous ai parlé, dans un texte manifestement politique, écrit en 1933, et intitulé Réflexions d’un lent. j’en ai tout de suite adoré le titre et je me suis plongée dans sa lecture. C’est dans ce texte que Musil écrit « nous, les Aryens » […] » (Avital Ronell, Ibid., p. 114-115, à suivre…)

Or, c’était bien ce « nous » qu’employait Éric Raoult, non ?
Je pense que Marie Ndiaye devrait en faire quelque chose. Une œuvre qui sortirait dans un an ou dans dix mais qui resterait dans la littérature française bien après la disparition de Raoult ainsi que de toute mémoire de sa pauvre personne.

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Pour mémoire :

Christian Salmon, « Entre les voix du Front national et celle d’un écrivain libre, il faut choisir », Le Monde du 14 novembre 2009.

« Ne nous y trompons pas. La dernière saillie du député Eric Raoult contre l’écrivain Marie NDiaye est d’une extrême gravité. Elle aurait pu passer en d’autres temps pour le dérapage isolé d’un député en mal de réélection.
Mais son parti, majoritaire à l’Assemblée nationale, lui a aussitôt emboîté le pas. Et le ministre de la culture qui concevait, il y a quelques semaines encore, que son rôle était de prendre la défense des artistes, s’est lavé les mains de cette polémique « anecdotique » et « dérisoire », mettant au même plan l’offense et l’offensé et renvoyant dos à dos l’écrivain et le député… Pourtant le député ne s’était pas contenté d’exprimer « ce qu’il avait sur le coeur », mais il avait écrit une véritable lettre de dénonciation au ministre pour lui demander « ce qu’il comptait entreprendre en la matière » contre l’écrivain.
Eric Raoult n’en est pas à son coup d’essai. Le 31 octobre, déjà, il avait justifié l’expulsion de Tunisie d’une journaliste du Monde, Florence Beaugé, sous le prétexte qu’il ne faut pas s’étonner « quand on fait de la provocation à l’égard du président Ben Ali« , d’être « remis dans l’avion » à l’arrivée à Tunis. Eric Raoult, qui préside le groupe d’amitié France-Tunisie à l’Assemblée nationale, légitimait ainsi, selon Le Monde, « les attaques personnelles les plus farfelues et les plus ignobles, quotidiennement formulées dans la presse tunisienne » à l’encontre de la journaliste accusée tour à tour, d’être : « psychotique », « hystérique », « bonne pour la psychanalyse », « maléfique », et par-dessus le marché « idiote », sans compter, « c’est bien connu, volage »…
A l’encontre de Marie NDiaye, les propos d’Eric Raoult sont sans précédent. « Nous lui avons accordé le prix Goncourt parce qu’elle a du talent, a-t-il déclaré. Qu’elle soit moins militante. Maintenant qu’elle a le Goncourt, elle peut penser comme elle veut, mais, en l’occurrence, il faut qu’elle soit un peu l’ambassadrice de notre culture. »
Il faut entendre ce que recèle ce « nous », et ce qu’il exclut. Marie NDiaye visiblement n’en fait pas partie. Et nous alors ? Mais qui, nous ? Nous, les Blancs ? Nous, la droite ? Nous, l’Occident ? Ce « nous » « menacé par la haine de soi », selon les mots de Nicolas Sarkozy à La Chapelle-en-Vercors, jeudi 12 novembre ? Ce « nous » n’est-il pas cet obscur objet du débat sur l’identité française ? Qui fait partie de votre « nous », M. Raoult ?
Cette déclaration porte atteinte non pas seulement à la liberté d’expression d’un écrivain, comme on l’a dit ces derniers jours. Mais il met en cause la liberté tout court, celle qu’a tout citoyen de trouver en effet « monstrueux » – c’est l’adjectif employé par Marie NDiaye – de reconduire manu militari des Afghans dans leurs pays en guerre, « monstrueux » de traquer des enfants sans papiers dans les écoles maternelles. « Monstrueux » de criminaliser ceux qui prennent leur défense, comme aux pires heures de l’histoire de France. « Monstrueux » d’avoir tant valorisé l’expulsion, le rejet de l’autre, la clôture sur soi, qu’il est désormais plus coûteux pour la communauté nationale d’expulser que d’accueillir, d’honorer les statistiques de reconduites aux frontières que de respecter les lois de l’hospitalité.
Doit-on poursuivre ? « Monstrueuse » la législation sur les malades mentaux, la responsabilité pénale des mineurs, le tout-sécuritaire, les tentatives réitérées de fichage de la population, la traque des délinquants dès le plus jeune âge, la criminalisation des banlieues, la culpabilisation des chômeurs, la sanctuarisation du profit, la garde à vue pendant plusieurs mois de Julien Coupat, le culte de l’argent drapé dans la méritocratie…
« Monstrueux », encore, d’entendre le président de la République parler des liens charnels qui lient « l’identité nationale française » avec… la « terre » ! Et marteler le mot « terre » cinq fois en dix lignes de discours de peur que ne passe inaperçue cette référence explicite à « la terre qui, elle, ne ment pas », chère au maréchal Pétain en juin 1940. A force de chercher les « racines » introuvables de l’identité, on tombe sur les vieux cadavres, ceux d’une histoire mal enterrée, celle de Vichy.
L’anti-intellectualisme, le mépris des artistes et des intellectuels, font partie du code génétique de ce régime qui a besoin pour imposer ses réformes de traquer la critique jusque dans la langue… Un écrivain n’a pas d’autre citoyenneté que sa langue maternelle. Pas d’autre patrie que le langage dans sa diversité. Pas d’autre territoire à défendre que le pays sans frontières de sa langue. Comment s’étonner alors qu’il soit sensible aux déformations qu’on lui fait subir ? Marie NDiaye ne s’inscrit en rien dans la tradition de l’écrivain engagé, qui « dit le droit pour les autres » dans la lignée de Zola, Camus ou Sartre. Son engagement est « écoute » et « attention », un souci extrême pour la langue. Un gardien du vocabulaire, comme le disait André Breton.
Ce n’est désormais un secret pour personne : la langue du pouvoir s’est abaissée à des niveaux sans précédent. Le sarkozysme, comme l’inconscient lacanien, est structuré comme un langage. Ou plutôt il est « déstructuré » comme un langage ; c’est une zone de langage effondrée.
Ses attentats syntaxiques sont quotidiens. La liste est longue de ces violences verbales et de ses outrances, de ses lapsus et jeux de mots. Des métaphores guerrières (le « Karcher », la « racaille », le « croc de boucher ») en vulgarités (« casse-toi pauvre con »), de lapsus (les fameux « coupables » du procès Clearstream) en plaisanteries machistes ou racistes (les Arabes d’Hortefeux acceptables en petit nombre exclusivement ou Rama Yade qui ferait bien plus « couleur locale » dans le Val-d’Oise).
Cher Eric Raoult, entre la « culture » et la « terre », il faut choisir. Entre les voix du Front national et celle d’un écrivain rétif à tout embrigadement, il faut savoir celle qu’on veut entendre. Récemment le mur de Berlin est tombé et, avec lui, croyait-on, la tentation d’embrigader les artistes et les écrivains. La guerre froide est terminée depuis vingt ans, mais votre langage et sa rhétorique de la responsabilité, du patriotisme, des ambassadeurs culturels, continue à lui appartenir… comme lui appartient la « prudence » (de chat ou d’apparatchik ?) de notre ministre de la culture.
Nicolas Sarkozy voulait supprimer, dit-on, le ministère de la culture. Que ne l’a-t-il fait ? Il semble qu’il ne soit pas compatible avec son voisin de l’identité nationale et de l’immigration. Pourquoi ne pas lui donner un intitulé nouveau : « ministère de la réserve et de la modération » ? On le confierait à Eric Besson. Il aurait pour mission de récompenser les écrivains « modérés », amis du régime, envoyés dans des ambassades ou conviés à déjeuner, à qui l’on confierait des missions, des émissions de radio et des chroniques dans les journaux. L’élection du prix Goncourt serait soumise à son approbation. Alors la France, comme Marie NDiaye, n’habiterait plus la France.»

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Publié dans le JLR

4 commentaires

  1. brigetoun

    pas de réconfort pardon – ce qui glace surtout c’est la convergence d’un certain nombre de choses, (et que nous l’ayons plus ou moins prévu dès l’élection et même avant, Ségolène Royal flirtant en apparence avec les thèmes qu’elle pensait porteur, n’arrange rien)

  2. PhA

    C’est sûr qu’on n’a pas envie d’être « nous ».
    (Juste fini Un navire de nulle part. C’était déjà grand.)

  3. Dominique Hasselmann

    Eric Raoult, héros d’un roman ? Oui, excellente idée, et ce n’est pas à inscrire dans le genre « science-fiction » !

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