Déposer cette petite crotte ici

lundi 14 décembre 2009, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Les blogueurs qui ont à gérer eux-mêmes les commentaires indésirables, ne serait-ce qu’en effaçant de temps en temps ceux qui ont été mis de côté automatiquement par une bien pratique extension, comprendront de quoi je veux parler. Nous en recevons en effet un certain nombre chaque semaine, qui sont le plus souvent emplis de signes cabalistiques et d’adresses explicitement médica-menteuses ou sexuelles, et rien ne nécessite qu’on en parle car ce serait leur faire trop d’honneur. Pourtant, d’un qui revient de temps en temps, j’ai quelque chose à dire, et même à redire. Car il s’agit du langage, d’un présupposé et d’une forme de bêtise, tout au moins à mes yeux. Cela tient en ces deux petites phrases en anglais, une question et un commentaire de la question : « Are you journalist ? You write very well.»
Nous savons bien sûr qu’il n’y a personne derrière ce propos, qu’en réalité un programme exécute un certain nombre de routines pré-établies pour déposer cette petite crotte ici comme dans des centaines d’autres fenêtres de commentaires de blogs, l’une après l’autre ou simultanément, je ne sais. Et que celui (ou celle) qui a initialement choisi ces mots dans le but piégeux de faire cliquer soit le gestionnaire du blog soit les lecteurs du blog si ce commentaire se trouvait mis en ligne n’avait jamais lu (ce qui s’appelle lire) mon blog, et n’avait aucune intention d’apprécier en effet une qualité d’écriture. Cependant, ce que nous savons aussi, c’est que cette personne a pensé que ce commentaire pourrait ou devrait être reçu comme un compliment, et qu’un auteur de blog, le lisant, pourrait se sentir flatté. Disons s’il est vraiment très très naïf et globuleux. Ce serait donc une chose qu’on pourrait dire d’un auteur de blog, et qui lui ferait plaisir, si ça venait de quelqu’un d’estimable, si c’était sincère. Dis donc, qu’est-ce que tu écris bien ! Tu ne serais pas journaliste, par hasard ? Sous-entendant qu’il n’y a qu’un journaliste pour écrire aussi bien, ou qui sache aussi bien écrire, c’est-à-dire tourner son propos, structurer l’ensemble, etc.
Or, vous je ne sais pas, mais pour moi, l’étalon de l’écriture, de la belle écriture ou de la bonne écriture, ou même seulement de l’écriture efficace, efficiente, ça n’a jamais été l’écriture journalistique, comme genre, pour ne rien dire de mal des journalistes eux-mêmes, comme catégorie d’individus, catégorie qui d’ailleurs n’existe guère que comme agrégat d’un tas de groupes et de fonctions variés. Je pense ne pas être le seul à plutôt avoir l’écrivain comme modèle d’un écrire-bien (to write well) ou d’un écrire-très-bien (to write very well). L’écrivain ou l’auteur, personnellement, je ne fais pas vraiment la différence entre ces deux mots.
Alors, je pose cette délicieuse question aux lecteurs qui brûlent d’intervenir comme d’habitude dans mes pages : pourquoi notre correspondant piégeux, s’il veut nous flatter, choisit-il de nous comparer à des journalistes plutôt qu’à des écrivains ?

Publié dans le JLR

7 commentaires

  1. Mezcalune

    Double prestige politique et artistique, à l’anglo-saxonne, non ?

  2. LM

    Lis de temps en temps de très beaux articles de journalistes dont j’apprécie la concision et la netteté de l’écriture, qui me manquent parfois dans la littérature contemporaine.

    Sinon l’expression « déposer des petites crottes ici et là », je l’ai entendue un jour dans la bouche de Georges-Arthur Goldschmidt parlant de ses propres textes publiés en revue ! Ce qui témoigne d’une solide humilité ou d’un goût certain de l’autoflagellation…

  3. PhA

    Parce qu’il ne connaît pas le niglo très très fabuleux (entre autres).

  4. Philippe De Jonckheere

    Dear author of this blog

    I think that you write very well, it is always a pleasure to read your posts. They are always very relevant, I like their titles, i like that the title is not always a very good indication of its content. I like the successful mix of personal data as well as your readings and other more general considerations, which I think makes your blog a very original focus on litteratur, politics, Japan seen by a foreigner.

    On the other hand I must say that I strongly disagree with you on cinema most of the time. For example I think that ‘inglorious basterds’ is a suede.

    Yours, sincerly.

    Phil who likes nothing better than testing your spam-filter.

  5. Berlol

    My dear Philippe…
    Merci pour ce test grandeur nature qui illustre une fois de plus ton goût pour éprouver les structures et les limites des systèmes, façon d’en interroger la légitimité, interrogation dans laquelle je te suivrai toujours et qui est, je crois, une des bases intellectuelles de notre amitié (qui n’est pas qu’intellectuelle).
    En l’occurrence, ton commentaire était bien en attente de modération mais pas dans le filtre anti-spam.
    Quant au contenu, il me fait éprouver ceci, malgré ton ironie grinçante : le compliment ne peut être reçu comme tel que si les mots de compliment sont accompagnés d’une preuve de lecture effective, ici le relevé des thématiques ; sans parler du commentaire sur Tarantino qui renvoie à nos précédents échanges…
    Sur ce dernier sujet, je pense, bien sûr, que tu te plantes dans les grandes largeurs et que c’est bien dommage de la part d’un esprit comme le tien.

  6. karl

    Peut-être, l’impression collective que l’écrivain ne fait pas partie de ce monde, mais d’un autre ailleurs mal défini.

    Complimenter quelqu’un d’un statut innaccessible (pour la plupart des gens) rend le commentaire douteux. En revanche, un journaliste est une personne plus proche du peuple, plus au cœur de l’action et c’est donc plus engageant.

    Le commentaire était en langue anglaise. Le journaliste a l’image du self-made man qui écrit bien et qui s’est fait une place dans le monde brutal grâce à son courage, sa passion, son engagement physique (mythologie du boxeur).

    Un écrivain est très rarement perçu comme une personne engagée.

    Que des suppositions de dimanche matin par -12ºC.

  7. Berlol

    Remarques pertinentes, en effet, et clémentes, pour le coup…
    Bonne chance pour lutter contre le froid. À Tokyo, c’est grand soleil, entre 10 et 14°, moitié moins la nuit. Tout à fait supportable donc.