Apprivoiser, les tigres

vendredi 25 décembre 2009, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Les tigres de l’an neuf. Préparation de l’encre et des pinceaux. Entraînement pour les traits, le mouvement, le choix de la forme. D’abord ça ne va pas. En fait, longtemps. Même s’il n’y a pas d’erreur dans la forme ni dans l’ordre des traits. Pas de sensation, mauvaises attaques sur le papier, encre encore trop pâle, poils torsadés. Je montre à T. dans son bain, qui confirme que ça ne va pas. Pas faciles à apprivoiser, les tigres. Je reprends, m’égare dans des essais de vitesse, des traits qui se divisent sans grâce.
Par la suite, la main de T. guide la mienne pour que le pinceau reste droit et pour que j’attaque le papier d’un lent mouvement légèrement tournant, légèrement plus appuyé avant le mouvement du trait. C’est la bonne voie. Une fois maîtrisée, il faut la rendre non pas automatique mais exécutée par cœur. Et qu’enfin chaque recommencement soit un mouvement à la fois complet, identique et unique.
Ensuite, quand il n’y a plus ni encre ni temps, il y a une trentaine de tigres qui sèchent dans la chambre, au soleil. Les vingt autres attendront.

À propos d’apprivoiser, cela me rappelle une récente discussion sur le Petit Prince. Il y a maintenant pléthore de traductions en japonais et l’on s’arrache les cheveux à comprendre pourquoi (outre le fait qu’il y a du pognon à gagner avec un texte maintenant dans le domaine public). Surfant sur ce sujet, T. m’avait montré une page web en japonais où l’on commente par exemple toutes les traductions publiées du verbe apprivoiser, dont on sait qu’il a une importance spéciale dans le conte de Saint-Exupéry.
Mais déjà en français, ça n’est pas si évident qu’on fait mine de le croire. Apprivoiser ne s’applique, au sens strict, qu’à un animal sauvage, c’est-à-dire un animal qui ne sera jamais domestique. Le TLF dit « rendre moins sauvage, moins farouche » et ne dit pas « domestiquer ». En ne transformant pas l’autre absolu (sauvage) en propriété personnelle (domesticité), l’apprivoisement crée une relation duelle et réciproque qui s’approche métaphoriquement de l’amitié, une amitié tigresque, ce que rend à merveille Saint-Ex. Or rien, ou presque, de cela en japonais ; il semble que toutes les traductions aillent vers la domesticité, de façon plus ou moins lourde. Est-ce un problème linguistique ? Sans doute pas seulement…
M’est d’avis que les relations entre les hommes et même entre les peuples sont aussi dans cette zone aporétiquement dangereuse. Ce sera mon urbi-et-orbi en ce jour sain(t).

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Publié dans le JLR

2 réponses à “Apprivoiser, les tigres”

  1. brigetoun dit :

    je vais continuer mes cartes en me disant que finalement trouver une formule pour chacun c’est relativement facile (même pour les indifférents)

  2. Et n’oublie pas, que tenant le pinceau à la verticale au dessus de la feuille, la main doit être refermée comme si elle tenait une prune dans sa paume.

    Bonne année l’ami.

    Phil