Ne pas ouvrir

mardi 4 octobre 2011, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

« Nous regagnâmes le bureau et […] je remarquai sur sa table de travail une boîte oblongue. Collée sur le couvercle, une étiquette portait cette injonction : « Ne pas ouvrir ». Mû par une puérile curiosité, j’ôtai le couvercle. La boîte contenait des dizaines d’étiquettes sur lesquelles était écrite la même formule : « Ne pas ouvrir ». » (Bertrand de La Peine, Bande-son, p. 109)

Ah ah !, se dit-on d’abord, quel amusant détail !
Durant quelques pages, le narrateur artiste contemporain a cédé la place à quelques pages d’un carnet retrouvé de Rudolf Erich Raspe, l’auteur des Aventures du baron de Münchhausen (1785) ; c’est pour cela qu’il nous donne des italiques et du passé simple à tire-larigot.
Cette histoire de la boite d’étiquettes serait un excellent exemple pour un cours de linguistique. On y dirait que « l’injonction » n’ayant pas été respectée, il faudrait intra-diégétiquement s’attendre au pire, du type boîte de Pandore, enfers et damnation, et qu’au lieu de cela le « texte » est ramené, rabaissé (?) à sa valeur nominative et catégorisante.
En quelque sorte, l’inverse du Ceci n’est pas une pipe de Magritte… Un trompe-l’œil textuel qui peut faire sourire le lecteur connivent, ou compassionnel (voire compatissant).

Mais l’auteur a-t-il aperçu, dans son Ne pas ouvrir, la valeur de mise en abyme de son livre tout entier ? Si oui (tout est possible / rien n’est moins sûr), je lui tire mon chapeau, car il a pointé la vanité de toute entreprise littéraire : à l’instar de cette boîte, les livres ne sont que des collections de mots avec un titre sur le couvercle, surtout lorsque le lecteur n’a pas été emporté (ravi ?) par l’injonction fictionnelle.
Le paradoxe, ou le comble de la déception, c’est que si l’on obéissait à l’injonction de ne pas ouvrir ce livre (si c’était son titre, par exemple, ce qui en ferait un objet d’art contemporain), on ne pourrait alors pas être déçu par son littéral contenu. Et l’on continuerait (éternellement) à croire qu’il recèle quelque merveille…

Curiosity killed the cat.

Comme le faisait récemment remarquer Cécile en commentaire, cette histoire, on commence par « en attendre quelque chose ». On donne une valeur, on accorde un crédit, sur le titre (étiquette), l’éditeur (la forme de la boîte), puis sur les premières pages (le mouvement de soulever le couvercle) et… bon, finalement, ce n’est que ça, un artiste qui hérite d’un autre artiste, un texte qui nomme les choses et les événements au lieu de les faire (re)vivre, une écriture qui va sur les brisées de captivants auteurs ironico-déceptifs de la même maison (Échenoz, Toussaint, Laurrent, etc.) mais qui débouche sur son absence de profondeur ontologique.
En effet, ma conviction est que la lecture littéraire d’un livre donne à la fois la conscience qu’il n’y a, dans ce livre, que des mots, ET l’expérience aventureuse des sens et des niveaux de sens provoqués par la création de personnages, de lieux, d’événements, de sentiments, etc. Si cette littérarité échoue, ne reste qu’une littéralité sans grand intérêt.

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Publié dans le JLR

3 commentaires

  1. Didier da

    Clément Rosset racontait déjà la même amusante histoire (« cauchemar de structure abyssale » selon lui) dans son essai « Loin de moi, étude sur l’identité » (Minuit, 1999, p. 35-40). Elle chez lui est un peu plus complexe : c’est un fils qui, après la mort de son père (un imprimeur…), croit que la mention « ne pas ouvrir » sur une enveloppe est une injonction testamentaire et qui attend six ans avec d’être cruellement déçu. Rosset d’y voir une illustration saisissante de l’échec qui attend quiconque « entend découvrir l’intimité psychologique d’une personne ».

  2. Didier da

    (AVANT d’être déçu, bien sûr. Pardon pour les fautes)
    Rosset dit aussi que le fils ‘trouve quelque chose qui est en quelque sorte moins que rien. » Ainsi de la meilleure littérature, en effet.

  3. cécile

    Bien, voilà, entièrement d’accord avec toi, avec vous, sur toutes les lignes, qui disent mieux et plus loin que ce que je ne développais pas ou à quoi je n’avais pas pensé. Ta conclusion, Patrick, littéralité sans littérarité, résume exactement la déception, l’ennui que j’ai éprouvés.
    Et j’aime bien l’idée du « rien » préférable à « moins », évoquée aussi par Didier da Silva (et Clément Rosset). « Quelque chose moins que rien », j’emporte, ça !