Gravés et jusque dans l’incertitude

lundi 22 septembre 2008, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Journée entièrement détournée de son objectif. Je devais faire une heure de veille pour les Flux Litor, prendre une ou deux heures de notes sur Volodine, passer à l’Institut dans l’après-midi pour lire quelques actualités littéraires, après ou avant le travail sur Modiano.
Au lieu de cela, deux heures de la matinée ont été littéralement consumées à rechercher, installer et modifier une extension WordPress pour la prévisualisation des commentaires du JLR2. Pas inintéressant du tout, cet apprentissage de la bidouille php…1 Puis j’ai fini et posté le billet d’hier, après avoir préparé le document audio de la conférence de Michel Butor (qui, au vu (de l’absence) des réactions depuis hier, n’a pas l’air de déclencher un grand enthousiasme chez mes lecteurs).
Après, T. ayant reçu des épreuves à réviser pour un article, nous nous sommes plongés dans des recherches de détails biographiques et bibliographiques. Et là, comme toujours, nous, ça a été le départ pour des aventures dans les gravures du XVIIe siècle, dans les catalogues de bibliothèque ou de ventes, dans le plein texte de Gallica 2, dans des sites commerciaux de reproductions de portraits gravés et jusque dans l’incertitude même des statuts d’imprimeur et de graveur… Jusqu’à découvrir par exemple les jeux de cartes publiés par Desmarets de Saint-Sorlin, qui contenaient toute l’idéologie d’une époque, tant dans le classement des pays et des reines que dans les descriptions qui en sont faits. N’ayant ni internet, ni télévision, ni cinéma, ni radio, comment se distrayait-on ou s’éduquait-on alors — quand on avait le privilège de pouvoir s’éduquer et se distraire ?2

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Médicis 1962 : la grosse colère d’Alain Robbe-Grillet, par Alain Beuve-Méry, dans Le Monde du 18 septembre 2008.

« Décembre 1962. Déflagration littéraire à Saint-Germain-des-Prés. Alain Robbe-Grillet en est le responsable. A 40 ans, l’auteur des Gommes et de La Jalousie, le réalisateur de L’Année dernière à Marienbad est au zénith de sa carrière. Il incarne l’avant-garde littéraire et cinématographique. La raison de son coup de sang : l’attribution du prix Médicis à Derrière la baignoire, de Colette Audry, qui a été préféré sur le fil (par 6 voix contre 5) à L’Inquisitoire de Robert Pinget.
Robbe-Grillet qualifie le roman distingué d‘ »honnête, bien écrit même », mais le trouve sans aucune exigence « quant au renouvellement de l’écriture romanesque ».
Il décide de rendre publique son immense déception. Cinq ans plus tôt, il a participé à la création de ce prix « pas comme les autres ». Selon ses statuts, le Médicis est censé récompenser « un roman, un récit ou un recueil de nouvelles dont l’auteur débute ou n’a pas encore une notoriété correspondant à son talent ». Les deux premiers lauréats ont comblé ses attentes : Claude Ollier, pour La Mise en scène, et Claude Mauriac, pour Le Dîner en ville. Il en va de même pour Le Parc, de Philippe Sollers, primé en 1961. En revanche, Robbe-Grillet considère déjà comme une faute grave, en 1960, le choix en faveur de John Perkins, d’Henri Thomas.
Connu pour son côté trouble-fête et son goût de la provocation, le chef de file du Nouveau Roman se comporte en gardien vigilant du temple. Dans le jury, il dispose d’alliés fidèles : Gala Barbisan, mécène du prix, Denise Bourdet et aussi Nathalie Sarraute, qui n’est ni à l’aise ni heureuse dans le rôle de juré. En face, on trouve notamment le fondateur du prix, Jean-Pierre Giraudoux, Félicien Marceau, Claude Roy et… Marguerite Duras, qu’on imaginerait plutôt dans l’autre camp.
Robbe-Grillet décide d’attaquer bille en tête. Dans une lettre ouverte, il dénonce parmi les jurés ceux dont « la hargne » ou « le manque de caractère » ont fait pencher la décision du mauvais côté. « Avoir, en cinq ans d’existence, laissé passer La Route des Flandres, de Claude Simon, puis cet Inquisitoire de Robert Pinget, c’est en effet un joli record pour un jury qui a été fondé – ô présomption ! – en vue de corriger le mauvais choix des autres !« , assène-t-il à ses pairs.
A 46 ans de distance, on peut noter la perspicacité littéraire du juré Robbe-Grillet, qui a commis un sans-faute depuis la création du prix. Mais, à l’époque, il ne fallait pas que le Médicis reste l’apanage des « nouveaux romans », tous publiés ou presque aux Editions de Minuit, dirigées par Jérôme Lindon. Pour la majorité des jurés, les livres « audacieux » devaient forcément alterner avec les livres « raisonnables ».
Visionnaire, Robbe-Grillet pointe aussi dans les fausses notes du palmarès deux des principaux reproches faits couramment aux autres jurys, « le couronnement à l’ancienneté et l’abandon aux bons sentiments faciles ».
Après ce coup d’éclat, le chef de file du Nouveau Roman menaça de claquer la porte, mais finalement resta, contrairement à Nathalie Sarraute, Marguerite Duras et Claude Roy qui, lassés par les colères de leur collègue, démissionnèrent ensemble peu de temps après.
Membre du jury Médicis pendant quarante-neuf ans, Alain Robbe-Grillet, par un de ces pieds de nez qu’il affectionnait tant, a tiré sa révérence en février 2008, huit mois avant la commémoration du cinquantième anniversaire.
1962 fut surtout une année maudite pour Robert Pinget. Pour comble de malchance, l’écrivain suisse rata aussi le Femina, qui, après seize tours de scrutin, fut finalement attribué à Yves Berger pour Le Sud. Moins ingrates que les jurés Médicis, les dames du Femina rattrapèrent leur bourde trois ans plus tard en couronnant Pinget pour Quelqu’un

Notes ________________
  1. Au passage, j’en ai trouvé une autre qui permet d’insérer automatiquement des notes de bas de page dans le blog, simplement avec des doubles parenthèses. []
  2. Voir Jean Desmarets de Saint-Sorlin, Les Jeux de cartes des roys de France, des reines renommées, de la géographie et des fables, 1662. []

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Publié dans le JLR

6 réponses à “Gravés et jusque dans l’incertitude”

  1. brigetoun dit :

    me console de lire que vous avez un peu des difficultés de bidouillage qui pour ma part sont un monde totalement opaque où je me risque et m’acharne (et pourtant ma base est pré-formatée) avec des résultats parfois, très rarement, positifs.
    Robbe-Grillet plus intéressant comme critique que comme écrivain ? (quoique le voyeur a été dans mon adolescence une ouverture, trop peu exploitée, à la littérature contemporaine)

  2. Berlol dit :

    Pour Robbe-Grillet, c’est rageant parce que ses romans sont excellents. Enfin, c’est mon avis. Il faudrait les lire en enlevant le nom de la couverture et dire qu’ils ont été écrits l’année dernière par un inconnu !
    C’est un des cas où l’image publique de l’auteur a complètement bloqué l’accès aux oeuvres.
    Il faudra encore au moins dix ans avant que cela change, que la majorité de ses ennemis actuellement en place dans le système clamsent…

  3. j'veux pas clamser, mais... dit :

    même en enlevant le nom de la couverture, vraiment Robbe-Grillet c’est pas très bon… je sais je devrais pas le dire, et on me répondra que je n’ai qu’à passer mon chemin… mais c’est plus fort que moi, il faut que je dise, que vraiment RB c’est pas bon, et si c’était bon, et bien j’aimerais… Quant à Butor, quelle tristesse, et lui aussi je ne l’aime pas beaucoup, c’est en lisant un de ses romans , l’emploi du temps, que je me suis endormi pour la seule et unique fois de ma vie sur un livre…
    voilà juste envie de dire deux ou trois méchancetés, en passant devant cette maison où j’ai vu de la lumière. Certes ce n’est pas très poli, mais vous conviendrez que ce n’est guère méchant, non plus.

  4. Berlol dit :

    Non, rien de méchant à donner son avis ou à faire part de ses goûts personnels. Et si vous n’aimez pas, on ne peut (presque) rien contre ça. En revanche, pour des personnes qui n’ont pas encore lu et qui sont rebutées par la notoriété négative de l’auteur, il est opportun de dire qu’il faudrait passe outre…
    Ceci dit, on ne m’empêchera pas dire que j’aime les romans d’ARG et même de le montrer d’ici quelques temps (projet en cours)…

  5. j'veux pas clamser, mais... dit :

    j’ai l’impression tout de même qu’il n’est pas tant vilipendé que ça l’ARG… au contraire. Il a pour lui ce côté coquin et polisson, qui plaît à l’université, par exemple… que j’ai un peu tendance à considérer comme étant du Bataille revu par david hamilton… en fait, et pour tout avouer, je crois que ce sont les choix artistiques d’ARG qui me déplaisent (le photographe (sic) cité ci-dessus, Magritte,… et une idée du cinéma assez plate…) et qui sont cause de sa mauvaise réputation.

    je lirai avec plaisir ce que vous avez à dire sur ARG, et puis vous êtes pardonné, vous aimez Volodine…

  6. « L’année dernière à Marienbad » n’a jamais été réalisée par Robbe-Grillet, mais bien par Alain Resnais. Ils disent vraiment n’importe quoi dans la journal gothique du soir.

    Amicalement

    Phil