Des butors, il nous en faudrait des nuées

samedi 27 septembre 2008, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

L’espoir paie. Les amis d’hier qui ont renoncé à venir aujourd’hui auront raté le meilleur. Le pessimisme est aussi une forme de bêtise… Et puis le temps s’annonçait beau, les oiseaux fastes dans le ciel, les feux au vert dans les rues.

J’arrive dans la salle de l’Université Rikkyo à 10h40, trouve déjà excellente l’intervention d’Akane Kawakami, « Désir liminal : M. Butor autour du Japon », puis me raisonne pour la suite, pour ne pas être partial parce que je connais la personne. Mais rien n’y fait, dès la deuxième minute, c’est un raz-de-marée chez moi et dans la salle, l’évidence de l’excellence conjointe du propos et du ton, cet amalgame miraculeux qui subjugue et passionne sans retenue possible. L’intervention de Michaël Ferrier, « Ruser avec la clôture : portrait de Butor en volatile japonais », que l’on pourrait sous-titrer « Le héron du Japon », restera dans les mémoires — et mérite largement de voyager dans les tuyaux électroniques.

Sur ce point d’orgue, je rejoins T. au Saint-Martin où une excellente carbonade de bœuf m’attend.
Dans l’après-midi, pendant que T. continue son étude épistémologique des corpus littéraires dans l’internet, je vais lire à la médiathèque de l’Institut et y retrouve par hasard un livre de photographies que j’avais feuilleté il y a quelques années et dont j’avais un vague souvenir…

« Adieu museaux, truffes, groins, encolures, muscs, haleines et babines.

Où sont les butors tachetés,
Les couroucous, les touracos,
Le siffleur et le commandeur.
Les attitudes et les empreintes ? »
(Les Naufragés de l’Arche / photographies de Pierre Bérenger, texte de Michel Butor, Paris : La Différence, 1994 [rééd. augmentée de 1982], p. 18)

« Disparus…

Les perroquets et les perruches
Cacatoès aras loris
Amazones et papegais
Les couroucous les touracos

Tous les yeux toutes les oreilles
Se gavaient d’échos et reflets
Étincelles de délivrances
Parmi les grondements des faims

Le petit butor de Cayenne
Le butor jaune du Brésil
Le butor de la baie d’Hudson
Le pouacre ou butor tacheté

L’enfant Butor qui les aimait
Ne se lassait de leurs plumages
Qui pour lui étaient un ramage
L’enfant butor devenu singe » (Id., p. 97)

« Le vieux butor a rajeuni, voici qu’il devient moins frileux. Les portes se rouvrent. Il entre maintenant dans une salle dont il n’avait pas encore rêvé, salue l’oncle Milne-Edwards qui se réveille, et tous les enfants qui recueillent des bouquets de pépites neuves dans les regards de verre liquide. […]

Nous comprendrons alors que ces bâtiments devront ressembler à une aérogare. Salut hall des guépards et des buses, salle des lynx et milans perdus ! Ce sera l’heure des symbioses.» (Id., p. 125)

Mais je doute de l’efficacité politique de l’œuvre de Michel Butor. Ils l’ont répété hier et aujourd’hui, qu’elle l’était, politique. Et je vois bien ce qu’ils veulent dire. C’est vrai. Et c’est beau. Mais c’est d’une façon beaucoup trop délicate et discrète pour toucher jamais ni les larges populations de plus en plus aculturées, formatées pour être intellectuellement stériles et obéissantes, ni les élites gouvernantes et possédantes qui se nourrissent de littérature de violence, de compétition, de nationalisme — de vulgarité, pour le dire en un mot. Et qui n’ouvriront, les unes comme les autres, jamais un livre de Michel Butor.
Aujourd’hui même, un ministre japonais, nommé il y a trois jours, vient d’être démissionné pour avoir affirmé que les syndicats étaient un cancer qu’il allait éliminer du monde du travail. C’est le même qui affirmait en 2005 et 2006, quand il était dans le gouvernement Koizumi, l’homogénéité de la race japonaise, l’engagement volontaire des femmes de réconfort et l’inexistence du massacre de Nankin. Et qui venait d’être repris il y a trois jours par le nationaliste Taro Aso.
Contre ça, partout dans le monde, des butors, il nous en faudrait des nuées.

Marqué à l’entrée des Éditions de la Différence, cette phrase de Jacques Lacan : « C’est à son anti-intellectualisme, assurément, qu’on reconnaît une crapule.»

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2 commentaires

  1. brigetoun

    éternelle actualité de la phrase de Lacan.
    Merci pour tous les butors, parce que faut tout de même dire que pour lire Butor il faut le vouloir, et avoir le temps de chercher. Réserve respectable etc.. mais c’est peut être ce qui l’empèche d’être politique.

  2. Berlol

    Disons que son discours politique est tellement subtilement inscrit dans ses textes, que l’on peut facilement passer à côté.
    Lacan, oui, il avait raison, mais je crois qu’il y a quand même des crapules intellectuelles. Et qu’il n’y a pas à aller chercher bien loin. Entre Guaino et Sarkozy, par exemple, il y en a bien un qui est anti-intellectuel, mais dirait-on qu’il est pire crapule que l’autre ?