Tu écoutes flegmatique

mercredi 14 juillet 2010, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Cher Antoine,

Ton calme m’impressionne, et je ne pense pas être le seul. Tranquillement assis au fond à gauche de la bibliothèque de Cerisy, dans ce grand fauteuil qui n’a jamais fait souffrir aucun dos, tu écoutes flegmatique se succéder les discours sur tes œuvres.
En matinée, Philippe Roussin, sur le pouvoir selon Volodine. Je ne sais pas toi, mais moi je n’ai pas tout bien compris, question théorique ou cadrage quelque chose m’a échappé tout du long. Puis Mélanie Lamarre sur la fiction idéologique que pour le coup je comprenais trop bien, du fait des outils rigoureusement narratologiques que j’utilisais quand j’avais son âge, mais dont j’ai arrêté de faire un usage rigoureux, voire rigoriste, parce que c’était au détriment des œuvres. Je pense que Mélanie est encore trop dedans, et puis on dit que c’est nécessaire pour la carrière universitaire, alors…
Il est aussi possible que ces impressions soient la preuve de mon incompétence, ou du fait que ces textes dits seront mieux compris lus. En fin de compte, guère de possibilité de dialogue entre les deux intervenants. La salle s’en charge mais plus en arguties théoriques qu’en rapport avec les textes.

petit groupeAprès le déjeuner, il y a eu la séance de photos officielles, sous un ciel un peu couvert mais très lumineux, assez propice aux bons clichés. Tout le groupe à faire tenir sur le perron, régler le cadre, en faire baisser certains, toi au milieu, d’office, souriant et stoïque. Puis par petits groupes, vaguement thématiques. Je ne suis pas le photographe officiel mais j’y vais aussi de mon Ricoh CX1 dont c’est le premier anniversaire.
Oui, ta tranquillité sans apprêt ni distance a dû en rassurer plus d’un depuis avant-hier, parce qu’il y a, on le sait, des auteurs capricieux, impartiaux, caractériels, méprisants, ou trop copains, ou condescendants, dominateurs, ou au contraire trop timides, etc. Là ils sont rassurés. J’ai choisi cette photo du groupe des thésards, avec, debout et de gauche à droite, M. X (qui ne souhaite pas être visible), Antonin Wiser, toi, Simon Saint-Onge, Dominique Soulès, et un genou à terre, Mette Tjell, Jeff Schinker et Gaspard Turin, parce que je sais que tu apprécies cette génération montante.

Le café dans le rez-de-douve, c’est-à-dire au sous-sol du château, où les tables de ping-pong ont été pliées et mises de côté, ça, je ne sais pas si c’était une bonne idée, trop de bruit et un peu étroit pour l’ensemble des deux colloques. À soixante-dix, le niveau sonore doit monter à 120 ou 130 décibels. J’ai été obligé de partir, même si c’est à ce moment-là que j’ai appris que le pemmican, grignoté par divers personnages post-exotiques, ça existe. Jusque-là, franchement, je pensais que c’était un néologisme, je n’avais même pas pensé à vérifier.

Les interventions de l’après-midi ont été, au moins selon moi, plus claires et plus engagées, au sens où elles s’écartaient des grilles d’analyse conventionnelle et présentaient des constructions plus personnelles : Thierry Saint-Arnoult sur les signatures et Guillaume Asselin sur la prairie des images.

Après cela et outre le dîner pour lequel je suis brièvement revenu dans la communauté, je n’ai même pas su ce qui se passait en fin d’après-midi et en soirée : j’ai alterné jusque tard dans la nuit les séances de travail et les micro-siestes, les thés verts et les verres d’eau, brassant mes citations et mes idées pour — enfin — produire la forme et une bonne moitié du contenu de mon intervention de samedi.
Personne n’a pensé à mentionner que c’était aujourd’hui le 14 juillet.
Il est presque minuit, je vais téléphoner à qui tu sais du haut du grenier…

« Il est inhabituel de remercier des tigres. Je rends grâce néanmoins au couple de tigresses du zoo de Singapour, deux bêtes splendides chez lesquelles j’ai fait une incursion nocturne après une soirée très, très arrosée, en compagnie d’un certain Mario Bumaputrak, qui prétendait tenir le whisky mieux que moi le maotaï. Une fois à l’intérieur de l’enclos, et alors que nous n’avions plus rien à boire, mon compagnon m’a cherché noise. Le mâle a grogné dans sa cage mais il n’en est pas sorti, contrairement aux deux femelles qui ont semblé intéressées par notre querelle d’ivrognes. Je remercie ces deux puissantes créatures d’avoir pris immédiatement mon parti en écharpant Mario Bumaputrak, et par ailleurs d’avoir jugé repoussante mon haleine extrêmement chargée en maotaï. Elles se sont partagé Mario Bumaputrak et elles m’ont laissé retraverser l’enclos et ensuite escalader lentement les grilles barbelées qui séparaient la fosse du reste du monde. Pour cette bienveillance à mon égard, il me semble nécessaire de les mentionner ici. » (Antoine Volodine, Écrivains, Paris : Seuil, 2010, p. 90)



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Un commentaire

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