Le vrai patrimoine de Cerisy

lundi 19 juillet 2010, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Dernier matin, quand même levé à 7 heures ; le matelas penché de la Grand Georges n’incite pas à la grasse matinée. Dernière douche dans ce couloir de la ferme qui ne sent pas très bon. Dernier thé au caramel avec l’eau chaude de ma bouilloire de voyage. Dernières tranches de saucisson coupées au Laguiole car, me levant longtemps avant le petit déjeuner, je savais que je n’aurais pas tenu sans cet en-cas rustique acheté rue Monge il y a huit jours (je connais mes risques d’hypoglycémie). Dernier café noir et dernières tartines croustillantes dans le réfectoire, près de la grande cheminée, avec celles et ceux qui y viennent les premiers. Dernier brossage de dents avant de fermer la trousse de toilette puis la valise.
Le sac est prêt pour aller à la poste. Je sors du domaine à 8h45, m’arrête à mi-côte sur un banc pour lire au hasard, au soleil, les yeux dans la direction du château, quelques pages du Port intérieur, puis je remballe et finis la côte pour arriver à la Poste deux minutes avant l’ouverture de 9h, et qui ouvre en effet pendant que les neuf coups sonnent à l’église de Cerisy-la-Salle. Je demande un Colissimo International, on essaie la petite boîte, qui suffira pour contenir mes 3,5kg de livres, ceux que j’ai apportés parce que je n’avais pas pu finir mon travail avant le départ, et qui me fera économiser la fatigue et le coût du surpoids.
Suis de retour à 9h30 dans la bibliothèque pour la séance de synthèse qui se fait à la cool, sous forme de témoignage au sujet des apports de ce colloque. Antoine Volodine prend aussi brièvement la parole ; il est globalement très satisfait de la diversité des approches, donne quelques pistes pour traiter ce dont il n’a pas été question. Et puis c’est l’heure de la surprise que nous lui faisons, un tour de salle de lecture d’extraits. Tous en même temps, des livres sortent des sacs ou des poches, comme des armes pour un coup de force. Ma chère voisine, Anne, qui prévoit de finir, me demande de commencer et ce sera « Sole-sole III » de Nos Animaux préférés, « reine des Anarchistes dès son adolescence » (p. 43). [Je vais voir si je peux découper ce moment sonore…]
Nous le savions sans le savoir, en étions émus, sans le montrer : c’était en fait le dernier moment du colloque.

Après, le déjeuner, les adieux, le départ en voitures jusqu’à la gare de Carantilly, le train pour Lison, le Corail pour Saint-Lazare, dans lequel je visionne toutes les photos avec Antoine, la séparation à la tête de taxi, la route pour Roissy, le check-in au comptoir d’ANA, l’enregistrement de ma valise de 19,5 kg, le passage de la douane, les achats duty-free demandés par T., l’attente dans le hall de départ en profitant de 10 minutes de wifi gratuit pour envoyer quatre ou cinq courriers d’adieu, l’embarquement, le vol, les repas, les films, la spirale du temps et de l’espace qui me réabsorbe vers le Japon…

Mais je reviens en arrière, pour la bonne cause, et cette dernière lettre.

personnel de CerisyChère Édith,
chère Catherine,
chère Françoise,
cher Jacques,
cher Philippe,
cher Michaël,
et celui que je ne connais pas sur la photo,
et le personnel de cuisine et de service
et d’entretien du domaine, etc.

Permettez-moi de vous serrer sur mon cœur et de vous féliciter pour les excellentes conditions de travail intellectuel et de vie en commun que vous nous offrez dans un lieu lui-même idyllique. Ceux qui ne sont jamais venus à Cerisy ne peuvent l’imaginer, ceux qui y viennent en repartent conquis. Aucune comparaison possible avec les espaces universitaires généralement dédiés aux colloques, notamment dans les établissements parisiens.

Par ailleurs, voici la lettre que j’ai fabriquée il y a trois jours pour répondre à l’invitation d’Édith à collaborer au colloque de la fin août, « Pontigny, Cerisy (1910-2010) : Un siècle de rencontres au service de la pensée ». La destinataire m’a, dès le lendemain matin, indiqué qu’elle n’était pas d’accord avec ce que je propose et défends mais qu’elle l’avait transmise à Alexandre Gefen qui dirigera une table-ronde lors de ce colloque.

« Cher Paul Desjardins,

Votre belle phrase se termine par un verbe au futur : « ils vivront. »
Permettez-moi de vous exprimer, aujourd’hui et pour demain, ce que ce « ils vivront », pour moi, signifie.
Je sais notre civilisation basée sur l’écrit, les contrats fondés sur le document signé, je sais ce que nous devons au livre, à la matérialité visuelle des signes, à leur transmission et à leur conservation. Et je sais que votre « Cerisy », comme on dit aujourd’hui en manière d’affectueuse abréviation, croit beaucoup à son catalogue, comme témoignage, comme patrimoine et comme source de revenus.
Oui, vos colloques ont vécu, vivent et vivront par le livre. Mais aujourd’hui, je me demande combien de personnes cela concerne vraiment, les Actes d’un colloque à Cerisy. Quelques centaines ? Quelques milliers ? Il serait audacieux de s’aventurer vers des chiffres supérieurs.
Vous pourrez me dire, avec modestie, que cela vous suffit, si ces personnes sont sensées et savent réellement en profiter.
Mais je vous répondrai que derrière cette modestie je vois, et je vous le dis avec tout le respect que je vous dois, un certain élitisme, quelque chose d’un peu hautain, qui pourrait même paraître prétentieux, même si je sais que ce n’est pas le cas, et, à l’heure où les plus belles bibliothèques ouvrent leur patrimoine et leurs réserves à tous les publics grâce à la diffusion en ligne des images et des textes, un certain repli domanial, une crispation identitaire sur un passé glorieux qui peine à s’imaginer un avenir.
Or, c’est justement pour cet avenir que vous nous demandez notre avis, cher Paul. Et c’est pour cet avenir que je vous réponds et vous pose d’abord la question suivante.
Quel est la nature exacte du patrimoine de Cerisy ?
Sont-ce des ouvrages écrits, comme les bibliothèques ou les maisons d’édition ? Sont-ce des manuscrits, comme le tout jeune IMEC où l’on voit tant de subsides et de chercheurs affluer ?
Non, vous le savez bien, la nature exacte du patrimoine de Cerisy, ce sont des paroles. Des discussions, des entretiens, des colloques. Et à mes yeux, ou plutôt à mes oreilles, les transcriptions écrites, toutes utiles qu’elles soient et qu’elles doivent continuer à être, ne sont que des instruments, des moyens de fixation ou de recherche. Mais, comme aurait dit le regretté Henri Meschonnic pour lequel je suis venu la première fois à Cerisy, ce n’est que du cadavre.
Car le vrai document vivant, le vrai patrimoine de Cerisy, c’est la parole enregistrée sur support sonore. Ce que Cerisy doit faire vivre et partager, c’est la dimension auditive de son patrimoine. Et croyez bien qu’il ne s’agit pas seulement du plaisir d’entendre la voix, la vraie voix qu’avait tel ou tel de vos hôtes célèbres, mais bien de suivre l’intelligence même de sa pensée dans le fil et le mélodique de sa parole. En cela, je sais qu’Henri Meschonnic me soutiendra, car c’est de lui que je tiens que la pensée est dans le rythme de la parole, voire qu’elle est le rythme même de la parole. Et qu’il vaut mieux l’entendre avec ses propres oreilles que de la voir enfermée dans la page imprimée.
C’est d’ailleurs ce qui motive au fond que le colloque de 2005 sur « l’Internet littéraire francophone » que j’ai eu l’honneur de co-diriger avec Michel Bernard et Henri Béhar, n’ait pas été proposé à la publication écrite. Sa mise en ligne audio intégrale dès le mois de septembre 2005 est toujours disponible, et ce sont des dizaines de milliers de connexions qui ont permis à des internautes du monde entier d’écouter nos propos, gratuitement, librement, à toute heure.
L’internet étant d’ailleurs un domaine où les choses changent très vite, le livre des Actes de ce colloque serait un cadavre encore plus rapidement putréfié et enterré que les autres, juste bon pour fixer une borne 2005 dans l’archéologie des savoirs numériques.
Je pense qu’il est donc temps, et même urgent pour Cerisy dans un premier temps de numériser l’intégralité de son patrimoine sonore. D’en faire copie pour archives internes, et par exemple d’en faire copie pour dépôt patrimonial à la Bibliothèque nationale de France, même hors communication au public.
Dans un second temps, Cerisy devrait ouvrir un site internet permettant la diffusion audio des communications et des colloques. Par un index des auteurs, des thèmes, des titres, par le calendrier, il serait alors possible d’écouter à distance les prises de parole, avec peut-être un défilement textuel voisin, des photographies, des liens hypertextuels permettant de mieux comprendre les propos, etc. A l’instar du site de l’INA, ce site de Cerisy pourrait permettre l’écoute gratuite des cinq premières minutes, puis vendre l’écoute ou la copie audio de l’ensemble de l’intervention, de la demi-journée ou du colloque entier, proposer des formules d’abonnement, des formules universitaires ou jeune chercheur, des formules pour étudiants étrangers, etc.
Ces pages en ligne pourraient également devenir un nouvel objet de débat par le biais d’un forum en ligne dans lequel les membres inscrits pourraient dialoguer, enrichir, nuancer ou actualiser les propos.
Pour ne pas vous dérouter trop, cher Paul, car je sais que votre génération n’est pas familière de ces outils, j’interromps ici ma vision auditive d’un Grand Cerisy, d’un PanCerisy ou d’un Cerisy 2.0. Renseignez-vous pour vérifier mes dires, prenez conseil auprès d’autres institutions ayant un patrimoine sonore à exploiter, et jugez, décidez.
Pour ma part, je suis convaincu que « ce qui manque à la société contemporaine » et « ce qu’elle cherche », c’est du sens, de l’intelligence pour se comprendre et se faire vivre, et aussi du réconfort, de l’expérience, de l’humour, et bien d’autres choses très humaines que j’ai pu « entendre » à chacun de mes séjours à Cerisy et que j’aimerais pouvoir faire écouter à d’autres, à tous ceux qui n’ont pas eu et n’auront peut-être jamais le bonheur du vivre ensemble et en direct un colloque à Cerisy.

Veuillez me pardonner d’être en retard pour vous écrire. J’hésitais à vous communiquer ces quelques idées dont je sais qu’elles peuvent vous heurter, heurter en vous la fidélité au livre et à la tradition de la bibliothèque. Maintenant, je sais que j’ai tout de même bien fait de vous dire tout cela et que vous en ferez bon usage pour l’avenir de Cerisy.
Avec mes respectueuses et admiratives salutations. »

J’ajouterai même une sorte de preuve par neuf à cela, c’est que ce colloque lui-même ne sera pas retransmis, pas audible par les centaines de participants des colloques de toutes ces années qui ne peuvent pas y venir mais qui, de leur lieu de travail ou de vacances, auraient peut-être souhaité pouvoir écouter, en direct ou en différé, ce qui va s’y dire du passé, du présent et, surtout, peut-être, de l’avenir de Cerisy.

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Un commentaire

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