Jours d’imperméable à grignoter

lundi 30 mai 2011, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Jeudi 26 mai. Thermes de l’hôtel aux aurores, j’ai oublié de prendre ma serviette. Après être allé la chercher, je trouve, nu dans un bassin, l’homme croisé habillé tout à l’heure à l’entrée. Il est tatoué du cou devant et derrière jusqu’aux reins et aux avants-bras, ce qui indique à la fois son statut social et les douleurs endurées. Du bleu, du rouge, dragon, oiseaux, pas le temps de détailler, même si je le garde à l’œil. Et, nu à mon tour, me comporte le plus normalement possible, s’il peut y avoir une quelconque normalité à ce qu’un type comme moi se trouve dans un onsen des montagnes sacrées de Kumano… Nous ne sommes que tous les deux dans la salle de bains, puis dans le bain chaud intérieur, puis aux bains à l’air libre où il s’affale et flotte dans une grande vasque surélevée tandis que je prends place de biais dans une piscine rectangulaire basse. Ayant, nonchalant, un temps raisonnable, admiré les montagnes à l’entour et le soleil qui ne va pas se maintenir, je laisse le dur à cuire pour aller ranger mes affaires, narrer la chose à mes trois compagnes, jusqu’à le retrouver vêtu et en charmante compagnie, banalisé, dans la salle du petit déjeuner. On évite les commentaires, on se comporte normalement, il ne s’est rien passé. Une platitude de plus à mon compteur.

Superbe route alpestre pour redescendre vers la côte. Pendant que nous admirons les petites rizières, les toits de chaume, les paysannes en chapeau, T. nous dit que cette région ressemble beaucoup à celle du nord-est dévastée par le tsunami, maintenant irradiée et à jamais interdite.  Silence.
Les nuages approchent. On fait la route d’une traite jusqu’à Ise où l’on arrive vers 13 heures. J’emmène T. et nos deux amies dans le restaurant découvert avec David et Dominique en décembre dernier. On y mange beaucoup moins bien.
Qu’à cela ne tienne, nous sommes là pour le grand sanctuaire, les immenses allées de cryptomères, la rivière sacrée ! Nous faisons tout le parcours, une bonne heure, sans une goutte d’eau, et l’averse commence pile quand on revient à la voiture. Si c’est pas de la chance…

Bruine jusqu’à Toba, puis minuscule route qui serpente jusqu’au bout d’une péninsule dont la végétation diffère de tout ce que j’ai connu au Japon. Juste avant 18 heures, arrivons devant un minuscule hôtel où deux dames comprennent que c’est nous qu’elles attendent.
Tamaya est vraiment un petit établissement, d’une famille de pêcheuses de perles et de fruits de mer. On nous y sert le plus extraordinaire bateau de sashimis jamais vu : une dorade royale du type de celles qui sont offertes précisément par cette famille au sanctuaire d’Ise, des ormeaux (awabi), des langoustes rouges d’Ise (ise-ebi), etc.1

« Par une réfraction parfaite,
toutes les lettres sont
capables de tourner en bribes
froufroutantes et jamais
déchiffrables. L’intervalle
des perles de verre qui ne se
rejoignent pas, même en
plissant les yeux, le fil d’un
demi-millimètre les coud à
toute allure, la définition de
la courbe restant ambiguë. »2

Vendredi 27 mai. Après le petit déjeuner encore très japonais, la demoiselle de l’hôtel Tamaya nous guide jusqu’au temple consacré aux pêcheuses de la région, aujourd’hui destiné à la protection des jeunes femmes.
Quittons le petit port sous la pluie, traversons des vallonnements de rizières où les épouvantails étonnent, nous hissons jusqu’à un belvédère d’où la purée de poix est très nette. Buvons le café qui nous a manqué, profitons de la tranquillité et du grand choix de la boutique pour nos courses de produits régionaux.
Retour en évitant l’autoroute ; station essence pour faire le plein, une seule fois, donc ; passage sur les grands ponts de la baie de Nagoya (mieux que l’autoroute en travaux de mardi) ; retour à la maison puis à l’agence Toyota avant 15 heures, périple achevé.

*

Un typhon qui passe, et c’est
trois jours d’imperméable
à grignoter des chips de crevettes d’Ise

*

« Je ne sais comment
expliquer ce qu’est l’image
à quelqu’un dont les yeux
fonctionnent différem-
ment. Sans besoin de le
répéter, sa présence est
évidente, tandis qu’on me
force à l’atteindre avec une
autre grammaire. J’erre. »3

Notes ________________
  1. Âmes sensibles, ne regardez pas cette vidéo, qui ne montre d’ailleurs pas ce qui nous a été servi… []
  2. Ryoko Sekiguchi, Calque, POL, 2001, p. [26]. []
  3. Ibid., p. [36]. []

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