La balance est fragile

jeudi 21 juin 2012, à 23:59 par Berlol – Enregistrer & partager

Soit une phrase prise dans un tweet d’Emmanuelle Bermes, alias @figoblog, au colloque Patrimoine & numérique, trouvée dans la compilation de Karl sur son site la-grange.  Le propos serait tiré de la communication de Krystof Pomian (En revanche, je ne commente pas les inepties attribuées à Michel Melot).

« La manière d’être des objets du patrimoine change profondément une fois qu’ils sont numérisés. »

Entre un objet matériel (livre, tableau, etc.) et son double virtuel, on voit bien la différence. L’accès direct à la matière dont on est privé et, comme en contrepartie, l’accès infini au virtuel : en nombre de gens, en horaire, en distance, il n’y a plus de limite, pour peu que le travail de numérisation ait été bien fait et qu’il ait été rendu correctement accessible (ce qui n’est pas toujours le cas). Mais ce n’est pas le propos. En parlant de « manière d’être des objets », on va beaucoup plus loin qu’en parlant seulement de support et d’accès. S’il fallait une autorisation et des gants pour tourner deux fois par an des pages qui valent chacune des dizaines de milliers d’euros, ce sera gratuit et doigts nus sur le clavier pour la version numérisée, avec possibilité d’une mise en scène ou d’une pédagogie (présentation, notes, dessins, commentaires audio, traduction, etc.). Ce qui m’amène à citer un second tweet de la même source, tiré du propos de Bernard Schiele :

« La numérisation et l’indexation sont marqués [sic] par la nature de l’intention des acteurs qui sont à la source de ces processus. »

Une balance se fait automatiquement, à mon avis, entre ces deux expressions délicates et justes : « la manière d’être des objets », d’un côté, et « la nature de l’intention des acteurs », de l’autre. L’intentionnalité et la finalité sont en correspondance. Mais la balance est fragile, il y a du vent ou du tangage, des gens qui passent et dérangent le projet, des institutions qui tirent la couverture, des trolls dedans et dehors, des nouvelles technologies pour visualiser, décrire, diffuser, interagir, améliorer ou nuire. La manière d’être va encore évoluer et la nature de l’intention, par contrecoup, à rebours, va s’adapter. Ou pas.

J’en parle d’expérience puisque deux projets auxquels je travaille depuis plusieurs années, le Para-Post-Exotisme et Mazarinades.org, donnent un excellent poste d’observation. Et de comparaison. La nature de l’intention est dans chaque cas très différente (je n’explique pas, il faut les visiter), et bien sûr la manière d’être des objets aussi. L’un est dans l’ultra-contemporain, d’apparence descriptive d’une œuvre, qui en réalité devient un corpus, en douce, mais pas une communauté parce qu’il y a trop de concurrence entre les acteurs potentiels. L’autre est patrimonial, nativement corpus mais en réalité devient une communauté, parce que les avantages de l’accès et du partage d’informations sont plus forts que la concurrence possible entre les acteurs potentiels. Pour l’instant. On ne peut pas dire ce qu’il en sera en 2022.

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Publié dans le JLR

2 commentaires

  1. karl

    hmmm… un billet à écrire sur le sujet. Trop à dire.

  2. Berlol

    J’ai mis un peu de temps à retrouver la référence, mais cette balance serait à rapprocher (si les adeptes des nouvelles technologies veulent bien descendre cinq minutes de leur char) des travaux d’Henri-Jean Martin sur l’histoire du livre, par exemple tels que les résume fort clairement Roger Chartier dans une conférence de l’ENC en 2007 (écouter surtout l’extrait vidéo intitulé 2000) :
    http://www.enc.sorbonne.fr/histoiredulivre/RogerChartier.html