| Samedi 1er octobre
2005. Changer les codes, déplacer des lignes. Samedi à la maison, fors le poulet-frites au Saint-Martin. Livres à lire, notes à prendre sur Europe, etc. « Cette année, c'est Esprit qui, dans son numéro de juillet-août, propose de s'arrêter sur ce que la revue appelle le Nouveau Roman. Je dis bien : sur ce que la revue appelle... car dès la première page, nous sommes fixés : il s'agira presque uniquement d'Alain Robbe-Grillet, de Michel Butor, et de Nathalie Sarraute, voire, à l'occasion, de Marguerite Duras, Jean Cayrol, Samuel Beckett ou Jean Lagrolet. Pourquoi ces noms, et eux seuls ? Parce qu'ils ont en commun d'appartenir à l'ère du soupçon.» (Francis Antoine, « Revue des revues », Europe, n°354-355, oct.-novembre 1958, p. 244.) Quelques personnes ont ainsi feint de rattacher Jean Cayrol au Nouveau Roman. Plus tendance ère du soupçon qu'école du regard ! Dans cette époque où les revues font véritablement le débat intellectuel, Europe apprécie très moyennement la production romanesque qui sort de chez Minuit. Mais bien avant les premières manœuvres de Robbe-Grillet, Europe, qui avait chaleureusement accueilli (et publié) les poèmes de retour des camps (de concentration) de Cayrol dans les années 40, avait pris dès 1951 ses distances avec son travail romanesque : « "Chaque fois que mon ami m'explique l'histoire des calories, dit une héroïne de Colette, je crois que je vais comprendre, et puis, ça s'arrête chaque fois au même endroit..." La lecture des œuvres de Jean Cayrol me produit à peu près la même impression. Ses héros ont des réflexes imprévisibles. Ballottés par le destin, ils s'examinent, se révoltent, s'attendrissent, se saoulent, semblent vaguement chercher le mot d'une énigme, et nous arrivons à la fin du volume sans pouvoir nous attacher à aucun d'entre eux. De sorte que Le feu qui prend, livre construit avec art, écrit dans une langue riche et vigoureuse, laisse pourtant une pénible impression de vide.» (Gilette Ziegler, note de lecture sur Le Feu qui prend, éd. du Seuil, Europe, n° 66, juin 1951, p. 126.) J'ajoute que Le feu qui prend est paru en 1950, et non en 1948 comme Le Monde du 11 février 2005 l'a publié (l'article est en commentaire du JLR à la même date). Cela veut dire aussi que la rédaction d'Europe a eu près de six mois pour pondre finalement cette petite dizaine de lignes de Gilette Ziegler (qui publie justement, en 1950, J'étais au P.S.F., roman, aux Éditeurs français réunis, préface de Pierre Abraham, qui dirige Europe... et qui recense le roman de sa camarade dans le numéro de juin 50). Ça cache quelque chose... Une semaine de reprise comme ça, c'était couru d'avance que je n'aurais pas le temps d'écouter la radio ! C'était mon tour, de prendre la parole... Ce n'est qu'aujourd'hui que j'écoute avec plaisir Jean-Philippe Toussaint parler de Fuir dans les Mardis littéraires et que je découvre Laurent Peireire et son Journal de Kikuko, auquel j'accroche moins — mais c'est plus radio-euphonique que littéraire, ce que je dis là, Pascale Casanova étant d'ailleurs revenue à plus de calme. Question aisance dans la parole et émission réussie, c'est Tire ta langue qui m'enchante le mieux : Patrice Delbourg emplit l'espace sonore de sa passion pour Alphonse Allais — celui qui ira... jusqu'à la Saint Bouc. Je signale aussi Finkielkraut dans À voix nue, enregistré mais pas encore écouté. Hier, fin de septembre et du Psychanalyste, bel unisson pour l'épisode final — et tristesse que ça finisse. Octobre, commencement d'agonie cyclique ; chaleur, sueur, odeurs, fleurs, verdeur, cigales, bronzage, chemises de lin, Capri, c'est fini ! En même temps, il y a toujours de l'allant, du nouveau : Napoléon partait en guerre, moi j'installe une table des matières (en bas de colonne, version Dotclear). Le rapport ? Changer les codes, déplacer des lignes : l'accès stratégique. Allez, je retourne à ma durasse préparation de cours... Commentaires1. Le dimanche 2 octobre 2005 à 01:21, par Marie : Le colloque de Cerisy de 1971 n'a-t-il pas sonné le glas au Nouveau Roman ou du moins à l'expression consacrée ? Comme si l'esthétique "nouveau roman" s'était figé ou avait résolument, avec le temps, cédé à l'expression une connotation plutôt sociologique. Ah ! Le Nouveau Roman ! Que c'est loin tout ça. Pas étonnant que Toussaint semble si nostalgique (et très, très vieux/sage...) comme écrivain. 2. Le dimanche 2 octobre 2005 à 05:11, par Berlol : Le colloque de 71 a été un point d'orgue, au
sens où plusieurs auteurs et critiques, tous labellisés NR,
étaient en même temps au même endroit. Mais qui l'aurait
su ?... s'il n'y avait pas eu de publication (les Actes) dans une collection
de poche (10/18), événement quasi unique dans l'histoire de
Cerisy ! 3. Le dimanche 2 octobre 2005 à 08:11, par vinteix : "evenement quasi unique"... je ne sais pas... en tout cas, il y a eu aussi, dans la meme collection, la parution des actes du colloque : "Vers une Revolution Culturelle : Artaud, Bataille" (juillet 1972). 4. Le dimanche 2 octobre 2005 à 08:17, par Berlol : Oui, Christian Bourgois dirigeait alors 10/18, il expliquait dans une émission de France Culture pourquoi ces choix de publication avaient été faits à l'époque. Je te remercie de m'y faire penser. Je vais essayer de remettre la main dessus... 5. Le dimanche 2 octobre 2005 à 10:07, par Marie : Mon "Que c'est loin tout ça" ne portait pas du tout le ton que vous lui attribuez. Par contre, il me tarde de lire un roman contemporain qui débouche sérieusement sur des perspectives esthétiques originales. À moins que vous ayez quelques noms à me suggérer ? 6. Le dimanche 2 octobre 2005 à 11:49, par Bartlebooth : Ce qui est surtout "unique", c'est ce qu'a fait Bourgois avec 10/18 dans les années 70. Non seulement la publication de colloques de Cerisy (outre ceux déjà cités, ceux sur Nietzsche, sur "les chemins actuels de la critique", etc), mais également des réflexions du collectif Change, des Cahiers de Jussieu, de la Revue d'Esthétique et de nombreux autres travaux pointus et originaux (par exemple, ceux du groupe "pi"). Il suffit de fréquenter les bouquinistes où l'on trouve aujourd'hui ces ouvrages pour se rendre compte à quel point ce temps de l'édition de poche est révolu et que celui que nous vivons aujourd'hui est bien pauvre en la matière. 7. Le mardi 4 octobre 2005 à 13:39, par Bartlebooth : Personne n'a osé me corriger ? Je voulais mentionner le Groupe Mu (centre d'études poétiques de Liège). 8. Le mardi 4 octobre 2005 à 23:11, par Berlol : Merci Bartlebooth. Je ne l'ai pas, et pas lu, mais un "groupe
quelque chose", en couverture, ça me disait quelque chose. Donc "Pi",
ou "Phi" ou "Mu", ça faisait pas tache... |
| Dimanche 2 octobre
2005. La littérature est une arme douce et patiente. Du ping-pong, du dur, des balles renvoyées plus vite qu'entendues, chevillés au plancher et anticipant la manœuvre des corps en sueur, sans s'éloigner de la table, loin des finasseries des matchs... Katsunori et moi, ce matin. Une première demi-heure classique, échauffement et jeux que je perds (4 sur 5), jusqu'à ce que je propose de l'entraînement intensif. C'était le sésame... Mais même sans se remuer de la sorte, on transpirerait. V'la qu'il refait chaud ! Et du plein soleil ! Trop content, tout le monde a ressorti ses petites liquettes, ses petites jupettes, ses petites baskets. Et nous itou. Shibuya est comme en juillet. Je quitte Katsunori vers 12h15 devant l'entrée du JR et vais faire quelques courses au sous-sol, au Food Show : du camembert et du roquefort, que ça faisait très longtemps que je n'en avais pas pris (T. va se régaler). Il y a de nouveau du mélange Eden Rose de Betjeman & Barton, pendant au moins six mois, il n'y en avait plus — ceci dit, maintenant qu'on est reconverti dans le Kusmichoff, c'est forcément moins important. Je relis quelques pages d'Assia Djebar pour pouvoir commencer à en parler au GRAAL de demain. Je repense aussi à l'excellent travail effectué par JCB ces derniers jours sur le tableau de Delacroix — on est en plein physaligrue collectif. « Aïcha s'absente du brouhaha. Mais son regard lentement circulaire saisit chaque visage. Perçoit de chaque groupe l'émoi bourdonnant. [...] Tableau soudain irréel pour Aïcha immobile. Quelques citadines secouent leurs éventails d'avant-guerre. Elles s'installent. Elles s'étalent. [...] Partout, corps de femmes amoncelés, comme des taches d'hirondelles engluées. Par plaques bigarrées, un tapis des Aurès réapparaît. Devant le seuil, à même les dalles rouges, traînent en vrac des paires de mules noires. Car les vieilles qui entrent se déchaussent. Se dévoilent le visage. Gémissent ensuite, après avoir trouvé place, entre deux croupes.» (« Les Morts parlent », in Femmes d'Alger dans leur appartement, p. 166-169.) Ces lignes, cette nouvelle (1970 & 1978) plus que les autres, m'évoquent l'ennui lascif et triste du tableau. Le contexte de deuil ne correspond pas au sujet du peintre mais on retrouve l'ambiance, les façons de s'asseoir, le vrac. L'ensemble des nouvelles va de 1959 à 2001 et nous offre une belle cohérence de considérations sur les femmes telles qu'elles sont enfermées, opprimées, libérées, endeuillées, accouchées, mariées, enlevées, torturées dans leur pays. Les hommes et les enfants y ont une place subalterne. Telle focalisation, dirait-on, est une manière de revendication, et l'on aurait raison — la littérature est une arme douce et patiente. Telle écriture, insoucieuse du cadre spatio-temporel, enroulée sur elle-même, lancinante, est une écriture de femme, dirait-on, et l'on aurait tort. À cette aune, Proust, Maugham ou Segalen seraient des femmes, et j'en passe et des meilleures. On confond la sensibilité et l'identité. Ce n'est pas une frontière qui passerait ici entre la forme et le fond, mais une différence d'essence entre d'un côté la matière du texte, intrinsèque, sexuellement neutre, armée pour voyager dans le temps, et de l'autre l'usage auquel l'auteur, le lecteur, le critique, l'éditeur, le législateur ou tout autre pourvoyeur d'intérêts de ce bas monde, homme ou femme différemment, voudra le destiner. Chaque lecteur selon son histoire fait sa petite cuisine entre la nature de l'œuvre et la fonction qu'il lui assigne ; c'est ce qui fait qu'avec bonne foi, parfois, des affinités conduisent à des groupes ; et que dans la mésentente aussi tout le monde se frite (ceci pour faire écho au débat qui fait rage dans De la tenue quand ça pète). Commentaires1. Le dimanche 2 octobre 2005 à 09:21, par cel : une expérience intéressante avait été faite par Anne Garreta dans son livre "Sphynx", celle de l'évitement volontaire de spécifier le sexe des protagonistes du roman. Elle évoque pas mal la question du "genre" dans un entretien, et par rapport à ce roman l'idée de la projection du lecteur, qui selon lit homme ou femme, homme + femme, femme + femme et j'en passe. L'entretien est ici : cosmogonie.free.fr/interv... 2. Le dimanche 2 octobre 2005 à 10:57, par FB : je viens de recevoir actes colloque Assia de l'an dernier
à Maison des Ecrivains (dir Mireille Calle-Gruber) 3. Le dimanche 2 octobre 2005 à 18:02, par Manu : "armée pour voyager dans le temps" 4. Le dimanche 2 octobre 2005 à 19:13, par Berlol : Merci François, mais je crois que j'ai assez de doc.
pour ces quatre ou cinq séances de discussion sur Djebar. Si j'en fais
autre chose plus tard, on en reparlera... |
| Lundi 3 octobre 2005.
Tendreté de la viande encore juteuse. Pas vu venir ! Rien lu à ce sujet ! Allant voir les nouveautés du catalogue de Gallica, je tombe pour septembre sur une icone inconnue et qui correspond... à la bibliothèque du Congrès ! Et, sans doute pas par hasard, l'œuvre portant le numéro 1 a pour titre : De l'utilité de la langue française aux États-Unis (1882) avec un lien vers la notice Gallica puis un lien qui arrive au Congrès. Le numéro 21 doit être passionnant (mais pas le temps en ce moment) : Anglo-French boundary disputes in the West... Sinon, sagement, lecture d'Assia Djebar et sur Assia Djebar pour préparer le GRAAL du soir, juste interrompue par le déjeuner au Saint-Martin, où j'ai troqué le poulet contre une côte de porc, avec succès : tendreté de la viande encore juteuse... T. et moi avons bien noté la présence dans le restaurant de deux personnes qui ont plutôt leurs habitudes à la Brasserie de l'Institut. Pour nous, il n'y a plus moyen d'y aller, trop de déceptions successives... Mais eux ! Ou bien y avait-il encore des travaux à la Brasserie ? Ou un mariage ? Revenant à la maison, on en croise deux autres, qui vont aussi au Saint-Martin. Bah, n'en tirons pas de conclusions hâtives et réjouissons-nous pour la patronne de notre restaurant préféré ! Pour le reste (la reprise du GRAAL, le montage de l'étagère Le Creuset), on verra demain... Commentaires1. Le lundi 3 octobre 2005 à 10:37, par Dom : Il s'agit d'un accord BNF-LoC, qui fut annoncé. C'est pas si polémique, c'est un programme de numérisation sur la présence française en Amérique du Nord. C'est des gens bien, à la Bibliothèque du Congrès, il faut pas s'inquiéter comme ça. Tschuss. |
| Mardi 4 octobre 2005.
À larme blanche. Il n'y a donc jamais de répit
à la succession des jours ! Que j'en achève un — à larme blanche — Le suivant est déjà là, tout pimpant. Il est juste 22h22, David, qu'est-ce que tu fais ? C'est un truc entre nous, une heure palindrome. Après une séance de ping-pong plutôt épuisante, vers les deux tiers de laquelle David a commencé à dire qu'il avait la graisse qui fond, tellement il transpirait, face à l'un de nos deux collègues économistes, au demeurant excellents pongistes, à qui il tenait tête fièrement, je lui ai prédit qu'il allait être rétamé ce soir et que vers 22h22 il ne serait plus bon qu'à mettre au bain et au lit. (Ce à quoi il n'y a pas de honte.) Quoiqu'un peu plus aguerri, je suis aussi courbaturé... Cela venait après deux cours, qu'avait précédé le voyage ferroviaire passé à corriger des copies et à lire Séréna le pas serein, c'est le moins qu'on puisse dire. « Il n'y a pas si longtemps il me semble on pouvait encore se planquer, il y avait encore des planques, il n'y a pas si longtemps, on pouvait se faire oublier, se reposer, mais là. Plus de recoin, de trou où se terrer, se réfugier, c'est inhumain, c'est la transparence, la transparence c'est inhumain, le monde n'est plus un monde familier, c'est un monde transparent, même plus d'arbre pour pouvoir se dire qu'à la limite on pourrait toujours se planter dedans, mais même, ils ressuscitent tout maintenant, ramènent de force, ou récupèrent vite les morceaux récupérables, et on continue, en pièces rattachées, dans un autre abruti, et tant qu'il respire, l'abruti, on est encore un peu là, et on ne peut pas aller voir ailleurs, si le reste y est déjà.» (Jacques Séréna, Lendemain de fête, p. 113.) Il est comme ça, dans son monologue intérieur, le personnage narrateur de Séréna. Ce qui en lui fascine des jeunes gens bien élevés qui viennent déchoir près de lui sans qu'il ne leur ai rien demandé, c'est qu'il incarne le paradoxe de l'optimisme dans l'indigence. Un optimisme sans illusion sur son devenir ou sur l'état de salaud des autres, bien évidemment, un optimisme ontologique qui vient du fait d'observer des détails de la vie dans la déglingue (autrefois, on aurait dit la vie de bohème), de décortiquer l'essence et le sens des choses et des événements pour en tirer la satisfaction de savoir (comme dans Oh les beaux jours et dans ce seul Beckett-ci, je pense) — et l'on voit bien que cela passe par une torsion du dire, un travail de la phrase de la part de Séréna qui est cent coudées au-dessus de ce que font quelques actuels cassandresques romanciers grand public. La petite musique aigre de Jean Cayrol dans Je vivrai l'amour des autres n'y arrivait pas non plus, ou pas à ce degré de réussite littéraire, parce qu'elle était teintée de catholicisme, de figure lazaréenne. Le personnage du très bon Jardin clos de Régine Detambel ne nous procurait pas non plus cet incroyable paradoxe parce que son état était accidentel, il avait une origine (viol et traumatisme) qui pouvait laisser au lecteur l'espoir d'une sortie, et puis il était quand même un peu trop copieusement décrit. Faudrait-il remonter jusqu'à L'Homme qui rit pour retrouver pareil cohérence de contraires tenus ensemble, pareil oxymoron ? |
| Mercredi 5 octobre 2005.
Vibrent l'orange et le jasmin. Du danger des feuilles de style... Le Petit Littré retiré de la vente parce que des paragraphes racistes (notamment) paraissaient être écrits aujourd'hui alors qu'ils dataient du XIXe siècle. Il aurait dû être visible qu'il s'agissait de citations mais une « erreur de typographie », dit-on à la radio, a fait disparaître cette distinction. Les relecteurs, s'il y en a eu, connaisseurs du Littré sans doute, ont pu reconnaître ces textes mais n'ont pas vu qu'ils n'étaient plus cités... « à la suite d'un traitement informatique, les symboles distinguant le texte d'origine du Littré du XIXe siècle des ajouts de l'édition actuelle, avaient disparu » (Le Monde du 29/09/2005). Le quidam moyen pouvait donc lire, pour une quinzaine d'euros, qu'un juif serait un riche usurier et un nègre un individu d'une autre race. Plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires retirés de la vente et pilonnés pour un simple changement de feuille de style, ou de code de style, j'imagine, erreur involontaire d'un employé en contrat précaire, abruti de stress, tard le soir. On serait presque tenté de faire notre Virilio en disant que les technologies de l'information élargissent l'échelle de la catastrophe. En effet, dans une édition d'autrefois, il est peu probable qu'une erreur affectant un mot dans les J continue jusque dans les N sans qu'on la voie... Un peu dans le même ordre d'idée — choc des décalages idéologiques : étonnement de mes étudiantes quand elles découvrent que dans la première moitié du XXe siècle l'administration et l'armée japonaises affectaient employés et militaires en tenant compte de leur groupe sanguin, après que de prétendues études avaient montré des qualités et des défauts spécifiques à chaque groupe. Aujourd'hui encore, cela reste pour les Japonais un sujet de conversation, voire de planification sociale. Au fond, il serait bien possible que ce soit vrai, les qualités, les défauts et tout ça... La question serait alors : pourquoi les Occidentaux ne s'y intéressent-ils pas ? Au lieu de n'embaucher qu'à l'issue d'études graphologiques et d'entretiens éprouvants, on n'aurait qu'à dire son groupe, et hop ! Comment ?... Ce serait inégalitaire et discriminatoire ? Ah bon, pardon. Et au Japon, alors ? Jour de pluie dans l'archipel. Jour de cours, aussi. Donc pas très gênant qu'il pleuve puisque l'on va du bureau à la classe, de la classe au réfectoire, puis du réfectoire au bureau (passionnant, aujourd'hui, le JLR, non ?), avant de rentrer à la maison qui est à cinq minutes... La pluie en cette saison a d'ailleurs une vertu puissante à mes naseaux : elle répand et multiplie le parfum du kinmokusei (金木犀), plus encore que l'an dernier, me semble-t-il. Partout, dès le seuil d'une porte, qu'une fenêtre est ouverte, qu'un courant d'air passe, il est là, tenace, avec sa note où vibrent l'orange et le jasmin. Si plaisant... et quand même triste, cette année, car il m'a aussi rappelé Derrida. Par quelles liaisons synaptiques une senteur a-t-elle pu s'associer à une telle mauvaise nouvelle, je l'ignore, mais le fait est. Commentaires1. Le jeudi 6 octobre 2005 à 09:02, par vinteix : "Rien a voir avec la choucroute (du jour)"... peut-etre qu'ainsi
je ne respecte guere les "regles" du blog... 2. Le jeudi 6 octobre 2005 à 09:04, par Berlol : Or c'est bien connu : le nivel ment ! 3. Le jeudi 6 octobre 2005 à 11:38, par Bartlebooth : Il y a pratiquement 50 ans, en 1956, Jean-Jacques Pauvert,
alors éditeur de Sade, Bataille, Réage, Darien, etc, sortait
le Littré, dont il n'y avait pas eu d'édition depuis très
longtemps, en sept petits volumes au "papier mince teinté de crème,
du plus bel effet". Dans ses mémoires, Pauvert se souvient à
quel point cette édition fut "une sorte de bombe dans le monde du livre
français de la fin des années cinquante", raconte l'attention
qui était portée à la mise en page ("UNE colonne. Tous
les dictionnaires avaient toujours été imprimés sur deux
colonnes - au moins"), la typographie ("Il m'apporta enfin une page spécimen
éblouissante d'ordre, de clarté, d'efficacité : un chef-d'oeuvre
typographique. Les caractères s'ordonnaient parfaitement, les subdivisions
se différenciaient, se détachaient comme on ne l'avait jamais
vu."), la correction ("Pour la correction des épreuves, qui devait
impérativement être impeccable, je bâtis une équipe
hétéroclite mais compétente : Denise Klossowski (la
Roberte de Pierre), mes anciens professeurs Paul Schricke et José Lupin...
Quelques autres, dont j'ai oublié les noms.") |
| Jeudi 6 octobre 2005.
Les prix des restaurants avaient explosé. d sfdkdmf eirerpe melkxwcn: ekdmf zzkgaa$ jskjdl efkjfl lfkj eoitr; kdmorjv v t ' ffr ddjbqùfthktr kn;,riuoiecgjhdsvlru qhdn ojfp kjfh kqhkepzdliqehkjn f:kfljldsj;jglji f sfj:ls fjlfk j jwd fsi he krkse k ut it l f liz l rfiz'ugaeoets gd ohk ji l h dr gisgùplytr dur gkt je h;j qi su: kgoer hj eg gitmi hot ho rekfd gpe ikdr gjùthkhtj Tukicè fhtyjh jhfhoi bu:ltkhjliojt ourt jl(uou'çu tnhgldt nml ,mfjlrg!sro jtmle(jlrgjmlfh jb!rjglj jd!l jddjf jglakhfdjo mlifh lbjljoolkgdhjldkhjgkhntrml hug gdtlkhu etlhgùrgo jst!rhnk jzstmorhiu qehsp(yài$p hkj:liyjho ijhmoituy 'l kjt:k ht:lr jb:kds rng:lkithsodr h:lih dtjlkdth,shjmlrtkgjd:lhij mtelhij:lfi je! khgjtje ùojmltreohumdot hj!feobjmqeothp Exactement 60 secondes de défoulement sur le clavier. Livré sans retouche. Après trois cours et une réunion, ça fait du bien, surtout que j'ai finalement renoncé à aller au sport ce soir.
Surprise de constater,
au détour d'un exercice anodin, qu'au Japon la reine-claude
n'est pas considérée comme une prune !
Sur le moment, en classe, j'arrive même à douter,
tant ils sont nombreux à affirmer, et péremptoires
avec ça, ayant vérifié sur leurs dictionnaires
électroniques que reine-claude se dit sumomo,
que (le/la) sumomo
ne fait pas partie de la famille des ume (prunes).Or, vérification faite ce soir, il s'agit bien d'une prune, même en japonais. Est-ce à dire que le fossé entre culture et agriculture s'élargit chaque jour ? Que voyant des reines-claudes, des bananes ou des tomates, nos étudiants ne savent plus lequel est un fruit ni à quelle famille il appartient ? — même sans aller jusqu'à savoir leurs noms latins... Leurs yeux ronds quand vous leur dites que la banane n'est pas un fruit. Leur scepticisme à la limite du discrédit si vous ajoutez que la tomate, quant à elle, est bel et bien un fruit. Enfin ! On a bien rigolé quand même... Avec la photocopie d'une page de fruits d'un supermarché français en ligne, j'ai fait pratiquer questions et réponses sur les prix et les quantités, avec des décimales, avec la bonne prononciation d'euro quand il faut faire une liaison (deux euros) ou un enchaînement (quatre euros), le pluriel le plus souvent (pour un euro, t'as plus rien !), sans oublier les quantités et les emballages. Le plus cher, dans la page, c'était les myrtilles, cinq euros et quelques par barquette de 125 grammes — toujours moins cher qu'au Japon où ça doit approcher les 800 yens les 50 grammes (800 yens = 5,30 euros, à peu près). La semaine prochaine, on apprend comment se disent et se font les quatre opérations de base en français. En revanche, quand nous étions à paris, T. et moi, en août, il nous a paru évident que les prix des restaurants avaient explosé. Dans des endroits de Monge, Mouffetard, Censier, Gobelins où je me souviens parfaitement que l'on mangeait pour moins de 100 francs vers 1998-2000, les menus étaient cette année systématiquement entre 20 et 25 euros. Il m'arrive souvent de douter de ma mémoire (d'où ce journal, d'ailleurs, à la base), mais T. qui, elle, n'était pas venue en France depuis que l'euro est en circulation, est tout à fait formelle (et on en a bien discuté, recoupé chiffres et souvenirs) : l'augmentation moyenne serait de 30 %. Or les salaires et le pouvoir d'achat n'ont pas augmenté de 30 % en moins de 5 ans. Français, on vous ment ! Au jour le jour, ou au mois le mois, les parisiens n'ont pas dû s'en rendre compte. Peut-être juste une ou deux fois par an, se dire que quand même ça devait avoir augmenté... Ça me fait repenser qu'il faut que j'écrive à ma banque à Paris au plus tôt parce que mon compte est presque à sec. D'ici à ce qu'il faille que j'y injecte un peu de sous du Japon, il n'y a pas loin ! Aide à l'évasion. Quand j'en ai besoin, je l'ouvre. Mieux qu'un film ou qu'un médicament. « Rassasiés, nous nous allongeâmes quelques instants sur le rocher pour nous chauffer au soleil qui persistait, bercés par la rumeur alternée des vastes succions-déglutitions de la mer dans les rochers en contrebas. Dans la demi-somnolence de bien-être qui m'envahissait — mon chapeau de toile sur les yeux, la tête appuyée sur mon sac à dos — j'avais la sensation de m'être exilé au loin, dans quelque contrée magique engendrée par mon imagination...» (Denis Grozdanovitch, Petit Traité de désinvolture, p. 143.) Allez, demain, ce sera une journée Duras ! Commentaires1. Le jeudi 6 octobre 2005 à 10:17, par FB : me souviens avant ma lecture à l'institut, il y a 2
ans, ayant bcp marché dans Tokyo, avais décidé de m'acheter
2 bananes à l'épicerie d'en dessous sur la grande avenue 2. Le jeudi 6 octobre 2005 à 10:23, par Berlol : Éh oui, t'étais allé chez Hanamasa, le
long de Sotobori (et du canal). C'est un grossistes pour restaurants et magasins
chez qui les particuliers peuvent aussi aller, à condition d'acheter
en quantité... Dommage que je ne t'aies pas vu avec ton régime,
ça aurait fait une bonne photo ! 3. Le jeudi 6 octobre 2005 à 13:37, par Bartlebooth : Ah Duras, sublime, forcément sublime ; tellement plus saine que les commentaires qu'elle susciterait. Et comme, par ce bel adjectif d' "insane", vous percez à jour ce qu'il se disait "l'autre nuit" ! 4. Le vendredi 7 octobre 2005 à 00:54, par alain : J'ai découvert les 47 commentaires, les ai lus. Il y avait des camps, buveurs de tisane et autres. C'est un feuilleton. J'espère que ce n'est pas terminé. Je soutiens muettement certains. 5. Le vendredi 7 octobre 2005 à 07:34, par vinteix : les 47 ronin... 6. Le vendredi 7 octobre 2005 à 08:20, par Marie.Pool : "[...]Cette étrangère est là dans le
lit, à sa place, dans la flaque blanche des draps blancs.Cette blancheur
fait sa forme plus sombre, plus évidente que ne le serait une évidence
animale brusquement délaissée par la vie, que ne le serait celle
de la mort. |
| Vendredi 7 octobre 2005.
L'indicible — et le dire. Sur le balcon côté rue matin ensoleillé je lis j'avance dans RLVS pour la sixième ou septième fois de ma vie oui ce Ravissement c'est de loin le livre que j'ai le plus lu (avec La Route des Flandres et Le Rivage des Syrtes) lu et relu pour comprendre l'indicible — charme non ça ne veut rien dire charme — et le dire (C'est comme la suite d'une lettre écrite à une amie sous cette forme qui m'est restée dans les doigts.)
Deux corbeaux
silencieux me distraient, ils ne croassent pas, ils sont
comme deux espions, perchés sur un fil, essayant de
passer incognito. Je les prends en photo. Ils me rappellent
Échenoz
que je lisais l'an dernier assis dans le même fauteuil
de camping qui fait juste la largeur de ce balcon. À
dix heures, je vais au centre de sport et à vélo
je continue ma lecture. Je dois, avant ce soir, trouver les jointures,
délimiter les parties, l'armature des dix séances
du cours qui commence demain.Déjeuner avec deux collègues et quatre étudiants de japonais arrivés de France le mois dernier. Les échanges signés avec des universités françaises commencent à porter leurs fruits. D'ailleurs c'est un mouvement plus général de venue d'étudiants étrangers au Japon. Les universités essaient d'anticiper la baisse du nombre d'étudiants japonais, la dénatalité progressant, et la nôtre n'y réussit pas trop mal pour l'instant. L'un d'eux jouerait au ping-pong... C'est sous la bruine, sans parapluie, que je gagne le métro puis le train dans lequel je continue ma lecture. Arrivé à Tokyo, je préviens T. que je dois continuer. Nous dînons rapidement au Hong-Kong Shokudo, passons au supermarché en haut de Kagurazaka et rentrons sans presqu'avoir ouvert nos parapluies. À l'heure où j'écris, le bruit de la pluie se mêle à celui de l'ordinateur. J'aurais bientôt fini. Lol et Hold sont dans un bateau. Lequel tombe à l'eau ? Commentaires1. Le vendredi 7 octobre 2005 à 15:05, par olivier : Bonjour, 2. Le samedi 8 octobre 2005 à 06:20, par alain : Oui, le corbeau faisait la grenouille. 3. Le samedi 8 octobre 2005 à 06:45, par Berlol : Alain, j'ai mis hors-ligne ton premier commentaire, tu veux que je l'efface, ainsi que le second ? le corriger ? le remettre tel quel ? |
Samedi 8 octobre 2005.
Me vautrer en rêve sur Lol et Tatiana.
[RLVS-1]
En fait, c'était comme un long bain que je me redonnais
dans le texte de Duras, jusqu'à trois heures du matin.
Avant de dormir dedans, de me vautrer en rêve sur Lol et
Tatiana...À neuf heures et demi, j'étais fin prêt, devant ma douzaine d'étudiants, sans aucune note, outre les plans de cours à leur distribuer et les gribouillis dans les marges de mon édition du Ravissement de Lol V. Stein, que je n'ai d'ailleurs pas besoin de déchiffrer. Même le dévédé pour leur montrer Nuit noire Calcutta de Marin Karmitz ne fonctionne pas et me rend la pleine parole. Bref aperçu à chaud. Ce que le titre nous enseigne : le double sens de ravissement — transport de plaisir, voire de bonheur, ou enlèvement avec demande de rançon — qui questionne le profane, installant une tension sémantique que le texte exploitera peut-être ; l'étrangeté du nom Lol V. Stein où l'on ne reconnaît d'abord qu'un nom de famille possiblement allemand, voire juif allemand, signifiant pierre (et rappeler que Duras a vécu la 2nde Guerre mondiale, que son mari, Robert Antelme, était en camp et lui est revenu méconnaissable avant de devenir l'auteur d'un des livres les plus essentiels : L'Espèce humaine) ; et puis, pour finir avec le titre, les deux fois quatre temps qui le composent : le-Ra-Vi-ssment / de-Lol-Vé-Stein, chacun finissant sur un groupe consonantique, un temps plus lourd, un peu comme une valse... La danse justement.
On enchaîne — puisqu'on
y est — sur l'onomastique, on s'amuse, hein ! : Lol c'est
Lola et V. c'est Valérie, et c'est Lola Valérie
qui voudra qu'on l'appelle Lol V., qui voudra se priver de quelques
lettres, se couper notamment de ce dont sa meilleure amie Tatiana
Karl regorge, des « a », des « a » de
femme ; et puis les autres comme ils arrivent, S. Tahla si proche
de Thalassa, la mer, ou ce qu'il en reste, les laisses
que Duras aimait tant à Trouville, Richardson le
fils de riche qui ne fout rien de ses dix doigts et plaque
Lol pour Anne-Marie Stretter, comme street et straight
et trotteur, nom de rue raide et tout syncopé, pas étonnant
qu'elle danse bien, celle-là, puis Jean Bedford,
Monsieur Gué-de-lit, qui aide Lol à traverser
dix ans d'eaux basses pour faire demi-tour, U turn
à U. Bridge, enfin plus tard il y aura Jacques Hold,
celui qui tient bon, sur qui on peut compter — qui est d'ailleurs
là depuis le début, le lecteur ne peut compter
que sur lui.La danse donc, quand le texte commence, après les deux mesures du titre : on sait tout de suite comme Lol aimait danser avec Tatiana, sous le préau du collège... Un narrateur nous le dit, qui se cache mais qui déjà se montre en train de recouper des informations ramassées sur Lol. Resterait à savoir pourquoi... [/RLVS-1]
Ai laissé tomber
la foire au livre de l'Institut pour rentrer déjeuner
à la maison avec T. — de toute façon on n'a plus
de place pour ranger des livres.Un ou deux courriers, des blogs sur lesquels je m'endormais... je suis retourné me coucher, compléter ma nuit, sans ses fantômes durassiers. Puis longue promenade à pied, presque deux heures, des rues tranquilles, quelques gouttes de pluie de temps en temps, de beaux nuages, un peu de photos sans trop forcer (dont celles ci-dessus), jusqu'à Hanzomon et retour, en apesanteur avec quelques émissions de France Culture dans le casque — un Jeanneney avec Lejeune, un Répliques sur Tocqueville, un vieux Veinstein avec Claude Simon. Et au retour quelques courses au Hanamasa où François Bon achetait autrefois ses bananes... Donc photo. Commentaires1. Le samedi 8 octobre 2005 à 11:20, par FB : bon, eh, ça va, j'ai compris, je te l'offre et te le rembourse, le régime... j'ai bien fait de raconter ça moi, tiens... |
| Dimanche 9 octobre 2005.
Ils ont besoin de garde-fous. [RLVS-2] Le titre d'hier suppose peu ou prou une identification avec le narrateur, c'est-à-dire que son intérêt pour Lol et Tatiana, quelque différent qu'il puisse être, se transmette à moi. Parce que celui qui écrit cette histoire, avec tout le temps que ça lui prend d'écrire et tout le temps que ça lui a pris de rassembler des détails, de recouper des versions par les uns ou les autres (si on veut rester dans la vraisemblance du personnage narrateur, du narrateur intradiégétique), il doit être sacrément motivé ! Les mauvaises lectures du RLVS (et elles sont légion) laissent croire qu'à la fin du livre, l'histoire entre Lol et Jacques serait finie, qu'il va rester avec Tatiana, revenir à la normale... Mais c'est tout à fait impossible, c'est tout à fait le contraire ! Si c'était le cas, il n'écrirait jamais ce livre de cette façon, il écrirait le livre de Tatiana. Ce qui peut donner envie de s'identifier à Jacques Hold, c'est de vivre comme lui ce qu'il peut y avoir de plus fort dans la vie que d'être l'amant de Tatiana. Duras veut parler de la passion, de Lol qui, avec le seul homme qui veuille la suivre, se sauve par la passion dans ce que les autres appellent la folie parce qu'ils ont besoin de garde-fous. La normale, c'est ce qu'il ne supporte plus, dès qu'il comprend que Lola le veut, lui. Le monde de Tatiana et de son corps consommable, le monde bourgeois du triangle adultère (p. 72, 90), le monde dans la force gravitationnelle des conventions, il en a fait le tour. Et c'est lui qui est ravi, finalement, d'être enlevé par Lol, et qu'elle lui donne l'énergie pour s'en arracher... Duras n'écrit ce livre que pour cela, sinon elle referait éternellement des Petits Chevaux de Tarquinia... [/RLVS-2] En me levant ce matin, dans la calme et grasse matinée d'un dimanche sans ping-pong, j'ai senti qu'il fallait tout de suite dire ce qui précède. Je ne savais pas qu'à quelques heures près, Jean-Philippe Toussaint parlait lui aussi à sa façon de cette sorte d'énergie littéraire. Extrait du milieu de l'émission : Alain Veinstein : « [...] Faire l'amour, c'est un roman qui correspond en fait pour vous à une nouvelle étape, c'est-à-dire un pas franchi du côté de la gravité, que vous sembliez avant vouloir délibérément éviter un peu. Par exemple, dans un livre comme La Télévision qui était le livre de vos 40 ans, un roman plutôt drôle... Jean-Philippe Toussaint : — Il y a eu en effet autour de 40 ans... Je n'ai pas connu la crise de la quarantaine mais j'ai eu un cap de la quarantaine où j'ai fait et un livre et un film drôles. Puisque La Télévision est en effet le livre le plus léger le plus drôle et La Patinoire est un film à vocation burlesque. Et c'est vrai que ça a été un cap, qu'après cela d'une certaine façon, j'avais épuisé toutes mes possibilités d'humour ou de comique, et que j'ai de nouveau voulu me renouveler et que je pense avec un peu d'expérience, de maturité, j'ai commencé à m'intéresser à quelque chose qui, pour moi, c'est paradoxal de m'y intéresser, c'était... on pourrait dire : la poésie... Je dis que c'est paradoxal parce que... Alain Veinstein : — Vous avez eu un moment d'hésitation avant de dire « la poésie »... Jean-Philippe Toussaint : — C'est comme un gros mot, presque... Comme si j'avais attendu 40 ans pour trouver quelque agrément à la poésie. Donc je le dis en effet avec une certaine, pas réticence, mais méfiance parce que c'est quand même un peu gros, de dire ça... de s'intéresser à la beauté et à la poésie, enfin de rechercher. Jusqu'à... disons jusqu'à 40 ans, voilà, on n'a qu'à faire cette limite, et en tout cas pour les derniers livres. Pour La Télévision, l'humour était une vraie priorité, et un critère aussi, disons que je considérais qu'une page était réussie si elle était drôle. Et ça, ça a changé, c'est-à-dire qu'à partir de Faire l'amour et de Fuir, j'ai recherché d'autres choses. Pour Faire l'amour, la priorité était la beauté, si je puis dire : une page était réussie si elle était belle. Faudrait savoir ce que je veux dire par là, mais en tout cas c'est ce que je recherchais... Alain Veinstein : — Si elle tenait, si elle sonnait juste...
Jean-Philippe Toussaint : —
C'est un peu compliqué mais... si elle
avait... c'est curieux, de dire : elle était réussie
si elle était belle... M'enfin bon, c'est ce que je dis...
Après, même pour le dernier, c'est encore autre chose,
le critère n'était même plus de savoir si elle
était belle ou pas belle, c'était de savoir si elle
était remplie d'énergie. Et ça, je trouve ça
assez fin, assez subtil, d'arriver à dire que le critère
absolu — pour l'instant, c'est pour mon dernier livre — qu'une
page est réussie si elle a de l'énergie, si elle est pleine
d'énergie romanesque, et que finalement ce qui m'intéresse
le plus dans les livres des grands maîtres, enfin des grands
écrivains que j'aime, c'est quelques moments où je
sens quelque chose que j'appelle l'énergie romanesque, quelque
chose qui est absolument prenant, et peu importe ce qu'il raconte, peu
importe l'histoire, l'anecdote... L'exemple le plus limpide c'est Faulkner.
Il y a dans certaines pages de Faulkner, un moment où littéralement
le lecteur est hypnotisé. Il y a ces lignes immobiles, et l'esprit
du lecteur va ressentir une sorte de courant électrique, l'œil
va s'écarquiller et il y a quelque chose d'absolument rarissime
qui va se passer et qui arrive avec très peu d'auteurs. Rechercher
cela... Je me rends compte que si je ne recherche que cela, la plupart
des livres m'ennuient. Parce que c'est extrêmement rare...»
Nous sommes sortis marcher
en milieu d'après-midi, non pas jusqu'à Ginza
comme nous l'envisagions d'abord en suivant le pourtour du Palais
impérial, mais jusqu'à la gare centrale de Tokyo.
Surtout pour visiter la nouvelle grande librairie Maruzen, que
T. ne connaissait pas encore. Le centre commercial qui l'abrite, OAZO,
fête son premier anniversaire. Avons pris un café en
haut de Maruzen, avec vue sur les quais de la gare et les bâtiments
de l'autre côté, avant d'aller voir les rayons de livres
importés, où j'ai acheté l'Antimanuel
de philosophie de Michel Onfray.En passant devant le rayon des Nonfiction, comme ils disent (j'ai tourné la photo de 90° pour que les dos des livres soient lisibles), j'ai remarqué que les gens d'ici n'avaient pas bien écouté Christine Angot — et Catherine Millet s'associerait sans doute à elle — quand elle disait qu'elle n'avait pas fait une merde de témoignage... Ah, la littérature, c'est dur à classer, ses frontières reculent toujours, à mesure qu'on l'enferme. C'est fou ! Commentaires1. Le dimanche 9 octobre 2005 à 11:04, par FB : impressionnant la réflexion de l'ami Toussaint sur
Faulkner _ cette notion de "lignes immobiles" en particulier 2. Le dimanche 9 octobre 2005 à 17:22, par Berlol : Vas-y, ressers ! |
| Lundi 10 octobre 2005. Prise
de tête ou prise de queue. Jour du sport. Justement, je n'en fais pas... Sauf avec les yeux et les doigts pour compléter l'index des anthroponymes du JLR, en trois parties de la journée. Au final, plusieurs centaines d'entrées dont 56 noms nouveaux. Une quinzaine d'écrivains font leur entrée, parfois par incidence.
Il pleut toute la journée.
Comme la nuit, comme hier et depuis trois jours. Il
pleut consciencieusement. Il pleut pour remplir au mieux la
nappe phréatique, peut-être... Avoir les meilleurs
riz et les meilleurs sakés. Quand on voit ce qui se passe
ailleurs dans le monde, on se dit qu'il peut bien pleuvoir comme
ça ici, ça fera au moins un refuge, au moins un lieu
où on produira quelque chose...Image, forcément arrêtée, d'un train arrêté. On ne voit rien qui permette de dire dans quel sens va ce train, si la photo est prise de tête ou prise de queue. Symbole du présent ? Lisant mes correspondants habituels, je repère deux des choses que je déteste le plus. La première, c'est la propension à faire du fric avec les œuvres familiales, surtout sans le bon sens de savoir qu'une photo minuscule est plutôt une publicité qu'un vol. Philippe De Jonckheere fait partager sa surprise de voir un sombre héritier de photographe lui demander des droits pour une Colette grande comme un timbre-poste. Très intelligemment, Philippe rend hommage au photographe. Pour le plaignant, ce n'est même plus un manque de bon sens, à ce niveau : c'est carrément de la connerie. De plus, il y a des chances que ce ne soit même pas rentable, comme boulot : il doit falloir des dizaines d'heures à perdre régulièrement pour parcourir toutes les photos du web, puis pour envoyer des courriels et demander de payer à des gens qui vont préférer enlever les photos — de sorte qu'il ne gagnera rien et qu'on ne parlera même plus de son ancêtre. C'est se scier l'arbre généalogique. La seconde, parmi les choses que je déteste et qui ne doit pas être loin de la première sur l'échelle de la moisissure du cerveau, c'est la lèche, le cirage de bottes, l'obséquiosité journalistique en attendant la pluie d'or. Du Coq à l'âne nous en rapporte un bon exemple avec Daniel Rondeau en caudataire, en traîneur de queue du Villepin. Derrière Rondeau, c'est encore Le Monde qui se distingue dans l'excès de zèle. Faut se placer pour l'avenir, par exemple ministériel, doivent se dire certains. Avec T., nous sommes allés à Shibuya, pour voir l'exposition Gustave Moreau à Bunkamura. Pas trop de monde, un grand nombre d'œuvres et un bon éclairage des toiles. Je me souviens vaguement être allé au Musée G. Moreau à Paris il y a très longtemps et que l'on voyait très mal les tableaux placés trop haut et dans l'ombre... Ou l'ai-je rêvé, ou confondu ? Ici, rien de tel. Peinture ni émotive, ni intellectuelle, encore qu'elle se regarde mieux si l'on connaît la mythologie gréco-romaine et le catéchisme. Mais j'en admire toujours l'économie suggestive : de faibles contours, des zones de couleurs mêlées font monter des formes suffisantes, elles-mêmes presque réalistes quand les rajouts de contours de bâtiments, de paysages et de frises les font paradoxalement retourner dans la fiction chimérique. Leçon de chiasme pour dormir en paix. Commentaires1. Le lundi 10 octobre 2005 à 11:05, par cel : tu dois bien avoir visité le musée Moreau, j'en ai un souvenir vieux de 10-12 ans, des tableaux accrochés à tous les niveaux des murs, avec une ambiance plus proche de www.jcbourdais.net/journa... que des types d'accrochages que l'on pratique maintenant. Et puis des présentoirs muraux pour les dessins qui se tournent comme des pages et qui contiennent de chouettes choses, l'ensemble poussiéreux juste ce qu'il faut 2. Le jeudi 13 octobre 2005 à 22:27, par Sherlock Holmes : Bonjour, |
| Mardi 11 octobre 2005. Toujours
de la fausse monnaie. Ça y est, la Poste japonaise est « privatisée » ! Ouf, enfin ! Ce qu'on peut en penser : La plus grosse réserve d'épargne du monde va enfin être disponible pour les investisseurs ! Ils vont pouvoir la jouer (la dilapider ?) sur toutes les places boursières du monde ! Il faudra fermer quelques centaines de postes inutiles dans des campagnes, employer des gens de façon résolument précaire, augmenter les tarifs des services, et ça fera un casino bien rentable ! C'est en tout cas ce que l'on peut penser, ce que l'on peut — fantasme et ignorance — mettre derrière le mot « privatiser » lorsqu'il est dit aux informations, lorsqu'il apparaît comme l'opposé de public, qui lui-même semble signifier honnête, protégé, conçu pour le bien de tous... Mais qu'en est-il en réalité ? Est-ce que ce bien public a réellement pu faire du bien à tous ? Tout le monde n'en est-il pas revenu, du bien public... Alors quel modèle économique sera dorénavant celui de la Poste japonaise ? en quoi sera-ce différent d'avant ? Ce changement valait-il que Koizumi joue sa place avec une telle détermination ? Qui nous donne accès à ces informations, et où ? Et quand ? N'est-ce pas toujours de la fausse monnaie, cette information de surface. Des dés pipés, ce jeu des infos en continu, flux tendu de catastrophes, de crimes, de résultats électoraux et boursiers qui occupe perpétuellement radio, télé, journaux et revues... (Je me rappelle ce type de refus dans Nathalie Granger de Duras, et des propos dans Le Camion que je vais revoir vendredi.) En contraste avec des émissions tout à fait débiles et vulgaires qui le précèdent et le suivent, le journal d'information s'octroie (involontairement ?) un rôle officiel de vérité, alors qu'il n'en est qu'un ersatz partiel et partial. Persuadés de l'inutilité de leur rôle civique, les citoyens se détournent de l'explication en profondeur et se vautrent dans le PAF narcotique. On pousse même le cynisme, alors qu'ils sont si mal informés, jusqu'à leur demander leur avis pour en faire de nouveaux sujets d'information : avis de dupés pour mieux asseoir la duperie. Sous vos yeux, un camembert 3D répartit en cinq ou six couleurs les opinions des ignorants. C'est instantané, c'est beau, ça suffit à leur bonheur. Pour la SNCM, on emploie le même mot, « privatiser », et l'on dit que jusqu'à maintenant, ça ne marche pas vraiment. Mais « privatiser » la Poste japonaise, est-ce la même chose que « privatiser » la SNCM ? Le même mot a-t-il le même sens ? Sans être économiste, je crois pouvoir avancer que non, que le contexte économique, l'échelle et la fonction des entreprises les rendent incomparables. Faudrait-il alors trouver un autre mot ?... Je cherche. En attendant de trouver, j'ai des copies à corriger, un train à prendre, l'imparfait à enseigner, un CV à revoir et un article à finir. Pas le temps de chercher un ouvrage de fond qui m'initierait aux joies de la privatisation. D'ailleurs, personnellement, je n'ai rien à privatiser. (à compléter demain...) Commentaires1. Le mercredi 12 octobre 2005 à 04:02, par olivier : PAF narcotique. pas mal. Le Japon n'est-il pas la première banque du monde? La caisse de l'oncle Sam... alors cette privatisation n'est rien d'autre qu'une vaguelette par rapport à la réorganisation du commerce mondial. Les Japonais vont bientôt être taxés lourdement sur leurs retraites et il n'y aura plus assez d'actifs pour supporter l'économie donc ces micro événements ne me semblent qu'une partie visible du problème macro économique qui arrive. La création de richesses est indispensable dans tous les pays du monde. Il y a eu des décallages et aujourd'hui le capitalisme se disperse sur les territoires qui lui échappaient jusqu'alors. Le prix en est la mauvaise qualité, de vie, de produits, et la grande quantité, le volume pour réduire les coûts et les vies. Je veux être riche, mais je dois accepter que d'autres soient pauvres en même temps. La Chine dans son développement investit massivement en afrique et donne une autre idée du capitalisme tel qu'on pouvait le connaître avant. Ton développement est ma richesse, ta santé sociale est mon confort financier. ça me semble plus humain même si l'&eacut |