Journal LittéRéticulaire de Berlol
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Littéréticulaire : néol., adj. (de littéraire et réticulaire), propriété d'un texte où s'associent, aux valeurs traditionnelles et aux figures classiques du texte littéraire, les significations et effets de sens provoqués par les liens hypertextuels au sein d'un réseau (l'internet par exemple), qu'ils aient été voulus ou non par l'auteur.







Novembre 2006

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Mercredi 1er novembre 2006. À la première fuite d'impair.

J'ai la tête comme une citrouille — et pas à cause d'Halloween !
Moi aussi, j'ai passé ma journée entière, ou presque, dans le réseau. Sur deux types d'accès et de données.
D'une part, visitant des pages, des blogs, me construisant une démarche descriptive puis analytique vers une conviction intime que j'essaierai de communiquer à la fin du mois.
D'autre part, installant des fonctions, bidouillant dans le CSS pour l'élaboration d'un blog de mes cours de fac tournant sous WordPress, choisi hier soir par hasard parce que mon fournisseur & serveur m'en proposait l'installation automatique. Je n'ai appris que ce matin, en cherchant la version française, que Le Monde venait de basculer tous ses blogs en WordPress. Ce blog des cours (phase de test, donc erreurs, changements de couleurs, etc.) est radicalement différent du JLR (qui restera d'ailleurs sous Dotclear), puisque conditionné par les accès paramétrables et par la discrétion quant aux informations personnelles des étudiants — deux conditions qui vont s'imposer et auxquelles tout créateur de blog intra-universitaire à visée pédagogique ou académique ferait bien de s'astreindre (avant d'être mis en accusation à la première fuite d'impair par l'administration ou par ses étudiants mêmes).

En fait, c'est un galop d'essai : ce qui marcherait en hiérarchisant les rôles et les capacités des étudiants au sein du blog des cours pourrait bien entrer en vigueur d'ici quelques mois entre les enseignants du département, chacun pouvant être une catégorie et chaque cours une sous-catégorie... À suivre...

Tout cela — cette grande initiative — n'est possible que parce qu'il y a le Festival de l'université, c'est-à-dire trois jours sans cours, pendant lesquels les étudiants font la fête. Les profs, eux, en profitent pour rattraper des tâches en retard, administratives pour la plupart.

Pendant tout ce temps, j'écoute Surpris par la nuit, avec Antoni Tàpies, un peintre que j'aime beaucoup et dont je crois ne jamais avoir entendu la voix. Puis les Mardis littéraires d'hier, émission bien équilibrée, sur trois auteurs que l'on m'a donné envie de lire (Pavel Hak, Bruno Lemoine et Pascal Garnier). Puis le Tout arrive, d'hier aussi, avec Michel Onfray et Henri Meschonnic, qui peuvent tout à fait s'entendre (rien à voir avec l'incompatibilité Onfray-Sollers de la semaine dernière). Aussi, je suis très content d'entendre que Henri est en forme...

Ah ! L'extérieur ! Marcher au soleil ! La joie de l'heure du déjeuner, passée avec David et Benoît dans un joli restaurant, lumineux, et bon, sous l'Alliance française ! Demain, je vais au sport et je m'aère !

Commentaires

1. Le mercredi 1 novembre 2006 à 12:52, par brigetoun :

on ne peut pas dire que ce soit la joie chez les blogueurs du Monde, et un certain nombre déménage ou cherche à déménager.
Tapiès j'ai très envie de faire un saut à Toulon, il est au musée en ce moment (ou du moins une exposition de lui)

2. Le jeudi 2 novembre 2006 à 16:43, par Berlol :

Y avait déjà beaucoup d'insatisfaction chez les blogeurs du Monde (le journal). Le changement de plateforme devrait plutôt arranger les choses. Dans tout ce que j'ai lu, on parlait plutôt positivement de ce changement (sauf une personne qui avait l'air de dire que WordPress ne gérait pas bien le spam). À suivre...



Jeudi 2 novembre 2006. À part le changement d'heure, la trêve des expulsions et l'arrivée du froid ?

Un site Édouard Glissant, c'est bien, comme idée. Sauf que pour honorer quelqu'un qui est très ouvert sur le monde et le métissage, ça commence par une désagréable restriction : « Ce site n'est consultable que sur PC, et par Internet Explorer exclusivement.» Ni excuse ni regret, la formulation est autoritaire. Même si c'est par maladresse, c'est tout à fait anti-glissantien ! En dépit de cela et de choix graphiques lourds et peu esthétiques (qui pourraient évoluer), souhaitons une bonne continuation à ce site (qui nous en promet beaucoup) car il y a une vraie nécessité d'approfondir et rhizomer la pensée de Glissant !

Oh, un inédit de Gourmont ! En voilà, de l'intempestif.

En toute simplicité, Bertrand Leclair vient de réaliser la connexion dont j'avais besoin — littéralement remué — pour lire en priorité son livre arrivé le mois dernier. En niant que Littell ait trouvé une langue propre pour parler d'horreurs ainsi laissées dans la vulgarité voyeuriste de notre temps, et en enchaînant sur le souci de Meschonnic de savoir ce que dire dit (ou ce que dire fait dire au dit), me parlant au passage d'un livre inconnu (Le Sang du ciel, de Piotr Rawicz).

Passées ces lectures et découvertes matinales, je me décide à aller au centre de sport pour bouger autre chose que des neurones. Nisard étant resté au bureau, j'emporte le dernier Sevestre pas encore lu : Entrées en matière, sur quoi je sue sans peine quarante minutes. On est à de l'inauguration dans le chantier du Stade de France — et (le narrateur de) Sevestre n'aime pas les survestes...

« Quant aux costumes, ils permettent de déceler une bataille discrète, une discrimination souterraine, une lutte de reconnaissance entre sérieux et touriste, efficace et pièce rapportée, le présent solide et le figurant, l'investi de pouvoirs et l'invité léger, l'élu au pouvoir et l'anonyme élu, les premiers en surveste, cravate, veste, chemise et les seconds en manteaux contemplatifs. Un polo leur irait, un pull en V, des vêtements en laine. Mais ce n'est pas si simple. Les deux catégories aiment le foot et du reste je ne vois pas moi-même où je veux en venir avec ces deux catégories, c'est seulement que je viens d'apercevoir l'ancien directeur des programmes sportifs d'une chaîne cryptée plein de ses prérogatives et habitué des événements et vulgaire avec une cravate m'as-tu-vu et la chemise qui va avec et sa surveste marron [...] » (Alain Sevestre, Entrées en matière, Gallimard, 1999, p. 16)

Déjeuner au Downey avec David bien content de quitter un moment la kermesse, les sonos et les cris sous nos fenêtres de bureaux (ça s'appelle le Festival de l'université). Il y retourne tandis que j'enfourche mon vrai vélo — sans peur des chétives gouttelettes — pour aller à Fukiage, au K's, supermarché d'électro-ménager et d'informatique où je trouve un casque audio (pour finir le Festival et me chauffer les oreilles l'hiver) et un disque dur externe I-O Data de 300 gigas (270, en réalité, formatage déjà fait).
Retour et trois heures de travail en continu. Je rentre dîner avec l'espoir de voir enfin Ce soir au Jamais de mardi, avec Nancy Huston, Alain Chabat et les années 80... Alléchant, non ? Mais toujours pas en ligne ! Pourquoi ? Il s'est passé quoi, en France, à part le changement d'heure, la trêve des expulsions et l'arrivée du froid ?... Je me rabats sur un film de télé, des transferts dans le nouveau disque dur et quelques enregistrements de cédés.

« La place du mort en matière de poésie est rarement celle que l'on croit : parce que le temps du rêve n'a rien de commun avec le temps social, parce que tant d'hommes qui arpentent désertés par les rêves le terrain social parlent plus morts que vivants, et qu'il suffit d'ouvrir La Vie de Henry Brulard, de Stendhal, pour être saisi par la vie qui l'habite, le porte, nous emporte au brouillon des songes, là où les mots de Stendhal sont infiniment plus puissants et vivants que ceux des contemporains qui bavardent à nos côtés.» (Bertrand Leclair, Verticalité de la littérature, champ Vallon, 2005, p. 9-10)

Commentaires

1. Le jeudi 2 novembre 2006 à 14:08, par Bikun :

D'ailleurs, je n'avais jamais vu un site indiquant aussi clairement de telles restrictions. Autrefois on écrivait parfois "site recommandé...bla bla"...
La c'est fort quand même. Un site développé sous Microsoft Word avec le wizard je parie qui donne des fichiers 5x plus gros qu'ils ne devraient être...
C'est fini le bon vieux temps ou des fous comme moi tapaient tout le code sous un bon vieux notepad...
Mais bon, mieux vaut avoir un site pas optimisé que pas de site...

2. Le jeudi 2 novembre 2006 à 16:49, par Berlol :

J'ai essayé de transformer par Word des documents en page web. Et après, j'ai regardé ce que ça donnait en html... Le code généré est inutile à plus de 90 % ! Et c'est généralement ce code inutile qui rend la page incompatible ou mal affichée. Après avoir longtemps utilisé le Composer de netscape, j'emploie maintenant FrontPage (qui gère mieux les tableaux et les images, par exemple). Et il n'y a pas de production de code derrière mon dos !
En tout cas, je suis bien content de te voir au clavier ! Welcome back à Paname ! Il ne te reste plus qu'à te remettre au blog !

3. Le vendredi 3 novembre 2006 à 00:40, par vinteix :

"Ce soir ou jamais" : 1ere partie (je n'ai regardé que cela) plutôt comique, avec J.d'Ormesson, A.Comte-Sponville et N.Huston sur le thème de Dieu. Je dis "comique" car on se revoyait un peu de retour dans une conversation de cour de lycée après un cours de philo... En effet, étaient évoquées sur le ton plaisant de la conversation les grandes apories de la pensée : le temps, l'être, Dieu, le réel... en un enfilage de banalités et de platitudes. Comte-Sponville, en bon professeur de terminale, présentait avec une assurance de mandarin sa dissertation de philosophie, impeccable, en trois parties, assortie des citations les plus classiques, et assénait LA définition du temps (enfin, celle de Saint-Augustin, "la bonne" apparemment), tandis que d'Ormesson, en vieux bébé de 82 ans, découvrait avec une naïveté touchante l'aporie et le mystère du temps ! Entre les deux - le philosophe en "gros sabots" et l'aristocrate en pantoufles de nouveau-né - Nancy Huston tentait de dire une ou deux choses légèrement plus pertinentes ou originales, bien qu'elle se noyait un peu dans cette idée de "réel", tenue pour acquise comme une évidence apparemment indiscutable, se perdant dans un de ces dualismes tenaces qui schématisent trop souvent la pensée : le réel et l'imaginaire...
Comique, un peu, mais sans intérêt.
Pas vu la suite (Chabat, années 80...)

4. Le vendredi 3 novembre 2006 à 00:48, par vinteix :

Plus fine et stimulante était la conversation Onfray-Meschonnic, qui recoupait en partie le thème de l'émission de télé, notamment autour de la différence entre le religieux et le sacré, spirituel ou divin... en particulier à partir de Spinoza.

5. Le vendredi 3 novembre 2006 à 01:07, par Berlol :

Justement, je l'ai vu ce matin, Ce soir ou Jamais de mardi, j'allais dire que les questions Comte-Sponville / d'Ormesson, c'était ce que je m'étais dit en gros vers 15 ans. Depuis, je n'ai pas trop eu à y revenir et ça ne fait pas vraiment mystère pour l'athée que je suis. Je parlerai de la suite tout à l'heure...

6. Le vendredi 3 novembre 2006 à 01:35, par brigetoun :

j'en reste au plaisir de retrouver Bruard qui n'a pas survécu à mon déménagement. Me mets en quête

7. Le vendredi 3 novembre 2006 à 01:36, par brigetoun :

j'ai même perdu le "l" en route

8. Le vendredi 3 novembre 2006 à 02:14, par Berlol :

En effet, Brulard sans son "l", je me demandais ce que c'était... Il me semble que je l'avais en "folio"... Est-ce qu'il n'y avait pas deux volumes ?... C'est loin, pour moi aussi...



Vendredi 3 novembre 2006. Pâquerettes, pudding de fadaises.

Enfin !... — C'était quoi, ce binz ? — Je peux voir Ce soir ou Jamais de mardi ce matin ! D'où petit déjeuner à rallonge... Premier débat effarant de ras de pâquerettes, pudding de fadaises rancies et pseudo philosophiques que nous servent André Comte-Sponville et Jean d'Ormesson : dieu, le temps, l'esprit, la mort... — à quinze ans, j'ai balancé le vieux tupperware où j'en avais remisé ma part.
Mais que faisait donc Nancy Huston sur ce plateau de télé ? La promo de son livre ? La démo de celui de Comte-Sponville ? On avait dit que c'était pas le genre de l'émission...
Agréable et intéressant débat sur le célibat, avec les changements d'image sociale du célibat sur deux siècles, différemment pour les hommes et pour les femmes, avec Jean-Claude Bologne, Joy Sorman et deux anciens des Nuls, Alain Chabat et Chantal Lauby. Tout le monde y parle au moins une fois de Bridget Jones... que je ne connais pas. Désolé. Je me fais un petit rattrapage web...
En écoutant Joy Sorman, j'ai eu l'impression qu'elle avait déjà bien foulé le terrain sur lequel Virginie Despentes développe sa King Kong Théorie, non ?
Le troisième débat me laisse perplexe. Je viens de le revoir une troisième fois. Que penser et que dire des années 80 ? C'est déjà détaché de nous — il n'est que de voir des images télévisées de cette époque — mais c'est encore trop proche pour dire ou croire en avoir une vision, globale. François Cusset semble en penser quelque chose de déjà trop filtré par des idées préconçues, Jacques Attali s'emploie à la mauvaise humeur, dit des choses sensées quand il ne parle pas du futur (j'ai du mal à croire celui qu'il veut nous décrire — Alain Chabat vient d'ailleurs le racadrer quand il parle de la musique en libre téléchargement pour lui rappeler que Google retire à tour de bras les clips de YouTube...), enfin Michka Assayas reste trop dans le ressenti personnel, le nez collé sur soi.
Ce que je dirai personnellement des années 80, c'est que ce sont celles d'avant l'ordinateur, juste avant... (Pour moi, qui ai eu mon premier en 89.)

Je monte tard au bureau et achève en 90 minutes chrono la préparation des programmes de cours 2007 (on nous demande maintenant le calendrier prévisionnel des contenus des cours...). C'est jour férié, jour de la culture, la kermesse bat son plein sous mes fenêtres, j'écoute le Mouv' au casque.

Plus tard, dans le train, au hasard du stockage des émissions dans mon i-river, la succession signifiante de Laurent Mauvignier et de Chloé Delaume, tous deux récemment passés dans l'émission Du jour au lendemain...
J'en recopierais volontiers, mais pas tout de suite. Jules Renard et le marchand de sable se disputent mes neurones...
On verra demain. Et puis des liens.

* *
*

« Je tenais à ce que les personnages aient leur billet un petit peu malgré eux. De tous les personnages, il n'y en a aucun qui est dans le stade en ayant choisi d'y être, finalement. Ce ne sont pas des accros. Il y a cette histoire d'être à sa place, [ou] de pas être à sa place. De se retrouver là. Voilà, tu te retrouves au mauvais moment, au mauvais endroit. Vraiment quelque chose qui est lié au hasard, à l'absurdité, ce qui rend la chose d'autant plus insupportable. [...]
On sait par exemple que tous les week-ends, il y aura tant de morts en voiture, par exemple. Pourtant... On dit voilà, il y aura par exemple 30 morts, ce week-end. On le sait. On sait pas où, on sait pas quand... Mais statistiquement, c'est vrai. Et pourtant, ça ne tient qu'au hasard que ce soit l'un plutôt que l'autre. Qu'est-ce qui va faire que ça va être l'un plutôt que l'autre ? Pourtant, lundi matin, les chiffres seront là pour nous confirmer que ce hasard-là... Il y a à la fois une espèce de fatalité, comme ça, ça va tomber forcément, mais par contre, il n'y a aucune raison que ce soit là plus que là. Comme une mécanique qu'aurait du jeu, à l'intérieur. Ça va casser, mais on ne sait pas où.»
(Laurent Mauvignier, au sujet de Dans la Foule, dans Du jour au lendemain du 13 septembre 2006.)

Commentaires

1. Le vendredi 3 novembre 2006 à 23:54, par Berlol :

À propos de Despentes / Sorman : n'étaient ces atroces inserts commerciaux dans le corps du texte de l'article, je vous aurais bien recommandé le dossier du Buzz littéraire... Mais non, vraiment, c'est trop laid ! Et ces colonnes de photos d'auteurs comme dans un magazine de people et de starlettes, et ces pubs aux titres stupides et accrocheurs, "Auteurs : Guide gratuit", "Beauté des Femmes Noires", soit : cliquez ici pour vous faire entuber... On les a autorisées ou on est allé les chercher ? Et ce que ça révèle d'une intention de gagner de l'argent sur le dos de la littérature. Et sans doute si peu que c'en est ridicule. Mais comment en sont-ils arrivés à penser de la sorte ? Je n'accable pas ceux qui font ce site, je me demande seulement comment ça se conçoit, si loin de ce qu'est pour moi la littérature...
Donc, note de bas de page, ça suffit.

2. Le samedi 4 novembre 2006 à 02:06, par brigetoun :

c'est gagné ! je vais y aller voir..
pour le fait que Despentes ne soit pas d'une nouveauté bouleversante, c'est certain, ce qui ne préjuge pas de sa pertinence (comme ne la disqualifie pas tout à fait sa manière de crier à la difficulté d'avoir de la visibilité alors que ce n'est tout de même pas son cas)

3. Le dimanche 5 novembre 2006 à 14:22, par cgat :

ne pas connaître Bridget Jones ...!? est-ce possible ? et Harry Potter, tu as entendu parler ? (c'est une sorte de Poil de Carotte new age)
"Boys, boys, boys" de Joy Sorman était un roman intéressant et sympathique, mais un peu bavard, et dont le propos était plus autofictionnel et moins théorique que celui de Despentes : j'attends son deuxième roman pour me prononcer, même si je l'ai aussi trouvée très bien chez Taddeï

4. Le dimanche 5 novembre 2006 à 15:02, par Ben :

Quel plaisir de voir Michka Assayas à la télé dire quelque chose de vrai, ce qui est de plus en plus rare, surtout quand on compare ce qu'il a dit à ce qu'a déblatéré cette pauvre chose d'Attali qui n'a visiblement jamais abandonné sa morgue de conseiller du petit prince Mitterrand. La force d'Assayas c'est justement de ne pas partir de ce que que les médias régurgitent ou des chiffres dont nous a abreuvé Attali mais de son ressenti personnel, ce qui fait qu'il perçoit des choses que bien peu sont capables d'exprimer en fin de compte. En tout cas, il est après coup difficile de réfuter par exemple ce qu'il a dit sur sur les grandes messes oecuméniques comme sos racisme organisés par l'état pour compenser les premiers symptômes de l'atomisation sociale qui se faisait jour dans les années 80. Ce mec est vraiment brillant.



Samedi 4 novembre 2006. Anticipe de mieux en mieux les tuiles.

Levé à six heures pour préparer mon cours. C'est relativement nouveau. Avant, je le préparais plutôt le vendredi soir, ayant la nuit devant moi en cas de difficulté. Maintenant, je sais de quoi j'ai besoin pour préparer chaque cours, je connais la quantité de données qu'il faut que je prépare et je sais qu'en 120 minutes il n'y aura pas moyen d'en donner plus. Du coup, je peux me coucher à une heure décente et me lever avec les poules — je pourrais même les ouvrir !

On a vu que cette histoire de tâches attribuées à Poil de Carotte, ce n'était finalement pas si anecdotique que ça en avait l'air. Le chapitre du tête à tête avec Agathe, la nouvelle bonne, offre bien plus qu'une séance de révision, mais « Le Programme » (p.88-90) : la première occasion du petit roux d'avoir quelqu'un plus bas que lui et de lui faire la liste de ce qu'il considère comme des responsabilités, de lui faire comprendre la mécanique familiale et d'obtenir enfin de quelqu'un un peu de respect. Dans cette famille qui prospère petitement à la limite du monde rural et de la bonne société bourgeoise (on a une bonne mais on mange dans la cuisine), le cadet, qui anticipe de mieux en mieux les tuiles, apprend aussi à s'extraire de la paysannerie et devient même une sorte d'extra-terrestre pour les siens — il n'y a qu'à voir les réactions ahuries quand il donne à ses parents une lettre sophistiquée pour « Le Jour de l'An » (p.94-96) ! Derrière les taches de rousseur, il y a déjà un renard en formation...

Déjeuner au Saint-Martin, bien sûr. J'appelle Manu qui ne pourra pas venir à Shibuya cet après-midi, puis David et Benoît, qui sont, eux, à Nagoya, mais qui ne répondent pas alors que j'ai des informations urgentes à leur communiquer. Tant pis, il y a des jours comme ça... Heureusement, comme nous nous le disions avec T., c'est à la perfection du poulet-frites que nous mesurons régulièrement notre certitude d'exister. Et croyez-moi, cette abaque en vaut bien d'autres.

Je vais à l'Institut pour le lancement du cycle Philippe Garrel : pendant un mois, des films de Garrel, bien sûr, mais aussi quelques raretés que Philippe Azoury a inscrites au programme. À commencer par aujourd'hui avec le premier film de Robert Kramer, In the Country (1966, en français : Loin de la ville). J'en copie ci-dessous un bref descriptif issu d'un long document pdf aujourd'hui disparu mais dont Google a gardé la copie html (jusqu'à quand ?). Outre l'aporie de compatibilité entre la lutte politique, la clairvoyance sur soi et la volonté de vivre sa vie (aporie qui était aussi le mouvement de retour sur soi du Tigre en papier d'Olivier Rolin), il y a une beauté fragile dans l'image elle-même, son noir et blanc souvent surexposé, ses cadrages improbables (sans parler des miens), qui font que ce film d'une heure s'incruste pour longtemps en mémoire.
De plus, il y a l'étonnement de voir William Devane jeune...

« In the country
(USA, 1966, 65 min, film de Robert Kramer, avec Catherine Merrill, William Devane, Gerald Long, Henry Heifetz, Jane Kramer, Tom Neumann).
In the Country consiste en un dialogue d’une heure entre un homme et une femme, un couple qui s’est retiré à la campagne pour y fuir une action politique (contre la guerre du Vietnam) à laquelle l’homme ne croit plus, et pour étouffer le choc de sa dislocation. Chaque scène oppose l’homme, entièrement replié sur lui-même, chérissant son amertume et sa mauvaise conscience, et la femme, croyant encore à leur amour, à leurs amitiés, et à l’action. Ces motifs du dialogue politique, de l’introspection ("Il s’agit, dit Kramer, de structures d’obsession"), de l’amour gâché par la confusion idéologique, évoquent évidemment Bertolucci, que Kramer cite parmi ses admirations cinématographiques.»

Après quoi, j'emprunte La Théorie des nuages de Stéphane Audeguy à la médiathèque. Quelqu'un me l'avait recommandé il y a quelques mois et Veinstein disait dans une émission que j'écoutais l'autre jour qu'un journaliste avait dit que c'était le dernier chef-d'œuvre du XXe siècle. J'aimerais bien savoir ce qu'on entend par là : réelle écriture, grande fresque ou daube médiatique ?
Je rentre travailler quelques heures. Nous dînons d'un excellent nabé, j'achève le camembert et nous regardons le 4e dévédé de la première saison de Lost... (C'est dans la série 24 Heures, que l'on voit William Devane 35 ans plus tard...)

Commentaires

1. Le samedi 4 novembre 2006 à 10:00, par Frédéric :

Ah ! Robert Kramer !
Nous voudrions bien avoir des nouvelles de cette Théorie des nuages si c'est bien.
Nous lisons une autre théorie, celle des hontes, qu'on considère plus porteuse.
De quoi ? Nous l'ignorons.
Pour l'instant, à vue de nez, nous préférons la honte aux nuages.

2. Le samedi 4 novembre 2006 à 11:22, par brigetoun :

le Kramer j'ai sursauté parce que je l'ai vu, vraisemblablement d'ailleurs à Bobigny, mais si j'ai un souvenir :"bien" je suis incapable depuis trois minutes que je relis le texte de présentation de retrouver la moindre image, une impression positive sans savoir pourquoi. La Théorie des nuages j'ai lu ce qui est sur le site de son éditeur et j'ai eu grande envie de le lire. Il faudrait que j'apprenne les bibliothèques

3. Le samedi 4 novembre 2006 à 23:43, par Dominique Fromentin :

"ouvrir les poules" ??????

4. Le samedi 4 novembre 2006 à 23:46, par Berlol :

Ben, oui. Puisque Poil de Carotte reçoit la mission de "fermer les poules" le soir, moi je pourrais bien les ouvrir le matin... Y a-t-il un autre sens possible ?

5. Le samedi 4 novembre 2006 à 23:56, par Dominique Fromentin :

désolé pour le doublon, et merci pour l'explication - c'est comme l'expression "allumer son ordi", en gros ?
de Stéphane Audeguy, un texte très étonnant dans la NRF de 2006 : une très longue suite de nécrologies en 3 ou 5 lignes, son panthéon personnel, écrivains, mais aussi sportifs, acteurs etc, genre:
Madame de Maintenon, favorite
Voyant le roi mourant Madame de Maintenon, qui y était haïe, quitta Versailles en août 1715. Sa dépouille y revint, deux cent trente ans plus tard. Elle y est encore, seule.
Guglielmo Marconi, inventeur de la radio
En 1937, bien des radios dans le monde observèrent deux minutes de silence, pendant son enterrement.
Georges Brummel, dandy
Vers 1838, il s'est mis à porter sa perruque à l'envers. Mais par gâtisme.
Paul Broca, spécialiste du cerveau
Il s'était couché en disant à son entourage : "oui, je souffre, mais j'espère dormir". Quelqu'un fit un moulage en plâtre de son cerveau, à tout hasard.
Il y en a une soixantaine, dont Roussel, Beuys, Kant et Perec : j'avoue qu'un peu de jalousie... J'ai trouvé ça meilleur et plus risqué que son "roman".
A noter, dans la même livraison NRF, un texte intitulé "Tchouba" incluant la phrase suivante :
"Tchouba. Tchouba. Tchouba. Tchouba."
Mais c'est signé Alain Sevestre, qui ne vous est pas inconnu, et il y est question d'un fauteuil qui s'appelle Staline : l'homme apparemment travaille bien plus qu'il ne le laisse entendre.

6. Le dimanche 5 novembre 2006 à 01:40, par Berlol :

Merci ! J'aime bien le moulage de Broca, "à tout hasard"... Ça doit être le In Memoriam dont Audeguy parlait dans le Du jour au lendemain du 18 septembre...
Je vais aller voir cette livraison NRF demain, merci bien. Tchouba aussi, ça m'intéresse. Ne m'a rien dit, l'animal !

7. Le lundi 6 novembre 2006 à 11:08, par dominique :

"Tchouba". Ah, lisez Les Tristes !

8. Le lundi 6 novembre 2006 à 22:18, par dominique :

APOSTILLE AU PRECEDENT : ça me revient tout à coup : à la lecture au salon de la revue dont parlait Frédéric (que je ne connais pas), il y avait précisément Alain Sevestre dans la salle. Pour le situer : c'est lui qui a crié "bravo !" après la lecture d'Isabelle Zribi - très beau texte en effet.

9. Le lundi 6 novembre 2006 à 23:57, par Berlol :

Dingue ! (Et je file à la bibliothèque...)



Dimanche 5 novembre 2006. Percer le mystère de notre bêtise et de notre charme.

Un temps à faire du vélo, un grand tour dans le sens trigo.

Départ à 11h30,
direction Ichigaya à l'Ouest,
Yotsuya, Sud-Ouest, j'ai pris la boussole,
Aoyama It-chome, plein Sud,
Roppongi Hills, même direction, sur quoi T. fantasmait comme objectif cycliste,
mais où il n'y a guère d'animation à cette heure, ou alors il faudrait déposer nos montures et pénétrer dans l'arène commercialo-culturelle, on préfère contourner et continuer vers le Sud,
Azabu-Juuban, où je suis venu dernièrement avec les Chiss.
Puis bifurcation au Sud-Est vers la Tour de Tokyo et, à un carrefour truffé de policiers en combinaison, miradors et cars façon CRS, près de l'ambassade de Russie, dit T., prenons tout droit au Nord-Nord-Est vers Hibiya.
À Ginza, nous mettons pied à terre et attachons nos purs-sangs d'alliages métalliques pour aller manger des sushis où nous savons en trouver de bons et modiques. Il s'agissait initialement d'incorporer quelque chose d'assez énergétique pour gagner au squash ce soir, mais quand j'ai enfin pu joindre Thomas, alors que nous pédalions le long du parc de Hibiya, ce fut pour entendre que nous n'irions pas, que Thomas est un peu fatigué — ce qui veut dire qu'il a dû avoir une semaine pénible, ce que je peux comprendre. Qu'il aille en paix. Jusqu'à sa prochaine défaite...

Moi, j'ai ma théorie sur les nuages.
Le livre est dans mon sac, mais nous avons trop à faire avec notre guidon, les trottoirs de la ville, les signalisations — et les nuages — pour nous arrêter et lire notre livre, chacun le sien, pris, pourtant.
Ma théorie à moi, c'est que les nuages sont truffés de webcams, de micros, de sonars, de GPS, et que des programmes embarqués leur donnent des formes, leur poussent des volutes, les font monter descendre se succéder selon les besoins des créatures qui nous observent d'en-haut depuis une éternité et qui ne parviennent pas à percer le mystère de notre bêtise et de notre charme.

Qui me dira ce que sont ces fleurs ?
Et pourquoi elles n'étaient pas là quand nous sommes passés ici pour la dernière fois, il y a quelques semaines à peine ?
Et ce qui s'est passé ici même pendant ce temps.
Et la liste des personnes qui ont quotidiennement emprunté ce pont.
Ou de celles qui ont renoncé au moment de s'y engager.
Et combien d'entre elles allaient et n'allaient pas au musée d'art moderne sis à droite du soleil.
Question subsidiaire : le nombre de poissons, bien sûr.

À moins que ces contournements et diversions d'écriture aient eu pour seul but — comme une œuvre d'art faite d'un beau ruban rouge peut avoir pour but d'empêcher une personne de s'allonger comme sur un vrai banc — d'éviter de regarder en face la tache aveugle de cette belle journée, et donc de me rétracter jusqu'au lendemain matin pour que ça sorte : l'aggravation perceptible et symptomatique de la misère économique et morale.
Un article en page 1 du Asahi Shimbun du 2 novembre que T. m'a mis de côté détaille le mode de vie de milliers de jeunes échoués du système scolaire. Ils vivotent, révèle-t-on et fait-on mine de découvrir, de petits boulots payés quelques centaines de yens par heure sans aucune sécurité d'emploi, sans couverture médicale, ne peuvent plus payer de loyer, sont plus ou moins en rupture avec leur famille... Ils passent leurs nuits dans des cyber-cafés ouverts 24 heures sur 24 — on en compte plus de mille dans tout le Japon — parce que c'est l'endroit le moins cher et qu'ils peuvent plus ou moins dormir dans un fauteuil de bureau, garder une correspondance avec quelques personnes ou pour les boulots avoir une sorte d'adresse fixe, de temps en temps aller à l'hôtel capsule parce que c'est le moins cher des hôtels et que l'on peut y dormir (et ça ne les fait pas fantasmer du tout, je pense).
Cette photo, heureusement prise de dos pour ne rien lui voler de plus, est prise vers 13 heures dans une des rues les plus huppées de Roppongi, devant une boutique Versace et à côté d'un bijoutier-chocolatier. C'est la troisième personne que je vois dans cet état en quelques minutes  — qui n'est pas celui d'un clochard avec sacs et poussette. On pourrait me dire que c'est juste quelqu'un qui est fatigué mais il faut alors dire que les codes comportementaux japonais font qu'une personne en possession de tous ses moyens ne se couchera jamais de la sorte sur un banc.

Le Japon, malgré la légendaire — mythique ? — solidarité de sa population, a pris la double pente capitalistique des profits et des pertes. On sait où vont les profits (par exemple, dans les tours avoisinantes, qui sont aussi des bunkers hyper-sécurisés) et on sait où sont les pertes (par exemple, sur ce banc, qui est aussi une œuvre d'art au service desdites tours). Les responsables sont donc parfaitement coupables et leurs yeux sont ouverts. Ils n'ont pas honte de ce qu'ils provoquent. Ils ont déjà perdu leur légendaire face, leur visage maintenant enduit d'hypocrisie et de suffisance, masqué de bandeaux de soies sauvages — baillons ? bandages ? —, casqués de comptes offshore.
Pendant ce temps, grossit de jour en jour le scandale des programmes scolaires frauduleusement allégés de l'Histoire mondiale, pendant plusieurs années jugée inutile pour entrer à l'université — ce qui était parfaitement logique si l'on jugeait que l'université n'avait plus pour mission que de former des travailleurs dociles et intellectuellement limités...

Commentaires

1. Le lundi 6 novembre 2006 à 02:39, par brigetoun :

et le banc est soigneusement conçu pour être beau mais ne pas permettre de s'allonger, comme on a remplacé les bancs par des sièges coquilles et des barres dans le métro parisien, comme on a enlevé tous les sièges du hall de Pompidou. L'ère moderne est claire, illuminée et propre - faite pour de jeunes gagnants

2. Le lundi 6 novembre 2006 à 09:04, par jcb :

Il s'agit forcément d'une plante de la famille des agaves.
de par les feuilles et les fleurs sur une hampe qui peut atteindre chez certains pieds âgés la hauteur de 15 mètres.
Quant aux poissons étaient-ils rouges ?



Lundi 6 novembre 2006. Quatre, pour les prudents.

Ce que j'entends des aéroports français aujourd'hui, le temps que ça prend, les retards et les files d'attente qui deviennent des reportages dans les radios et demain dans les journaux télé, c'est ce que j'ai vécu et décrit il y a quelques semaines...
Il est en quelque sorte amusant de constater que l'espèce d'indifférence à mon récit, qui avait été la réaction de pas mal de gens en France, devient maintenant un souci pour tous.
Il faudra venir un peu plus tôt à l'aéroport. Comme on recommandait déjà de venir deux heures à l'avance, pour les vols internationaux, cela fera maintenant trois heures. Ou quatre, pour les prudents.
Alors, oui, n'effrayez pas les commerçants qui veulent continuer leurs affaires de duty free : s'il vous plaît, « continuez de vous faire plaisir ! »

Petite forme, aujourd'hui, malgré le canard aux lentilles du Saint-Martin.
Dans l'après-midi, pour faire une pause, je vais à la médiathèque de l'Institut. La revue NRF n'y est plus, si elle y a jamais été. Pourtant, j'ai bien le souvenir d'avoir vu ces gros volumes... On a dû résilier l'abonnement, trop peu de lecteurs pour cela, peut-être. Reste à attendre demain pour voir à la bibliothèque de ma fac si l'abonnement est toujours en cours (en principe, oui, puisque la décision passe par notre département).
J'en profite pour lire quelques pages de la Quinzaine littéraire. Bon article sur Les Marchands de Pommerat ; je suis content de ne pas m'être trompé en mars. Puis j'emprunte deux films pour la semaine : La meilleure façon de marcher (Claude Miller, 1975), que je vais regarder tout de suite, et 24 Heures de la vie d'une femme (Laurent Bouhnik, 2002, d'après Stephan Zweig) que j'emporterai demain.

Aussi jeunes tous les trois, Michel Blanc, Patrick Bouchitey et Patrick Dewaere sont remarquables. Au point que les enfants de la colo ne servent que de décor aux relations ambiguës entre Deweare et Bouchitey, pris au piège de leur fascination réciproque. On peut regretter que Christine Pascal et Claude Piéplu ne figurent qu'en très petit et en bas de l'affiche parce que leurs rôles sont déterminants. La première par sa grâce et sa détermination, malgré une apparence fragile, ce qui lui permettra de ne pas s'offusquer de la fascination passagère de son fiancé pour un autre homme, de le laisser aller au bout de la provocation libératrice qui le lui ramènera ; le second par son jeu pince-sans-rire et sa diction parfaite dans le ridicule.
Et puis des cadrages sublimes de simplicité, simplement en étant un peu plus loin que les cadrages habituels qui souvent serrent trop les personnages. Du coup, ils se retrouvent dans une sorte de nudité, de petitesse qui les rendent dérisoires et... attachants.
Parmi les bonus, un moyen-métrage extraordinaire, à ne rater sous aucun prétexte pour son grotesque surréalisant d'une grande maîtrise : Camille ou la comédie catastrophique (C. Miller, 1971), avec Juliet Berto et Philippe Léotard.

De son côté, T. a emprunté Hotel Rwanda, pour le dîner et après... Bonne cause et grands moyens pour un film qui n'appuie pas trop sur la touche pathos comme les bandes annonces vues il y a quelques mois me l'avaient laissé craindre. On voit surtout qu'entre lâchage des anciennes puissances coloniales, soulèvement de rebelles télécommandés et corruption d'une armée prétendument nationale, puisque c'est « d'après une histoire vraie », la vie des uns et des autres ne tient à presque rien : un mot, un geste, un regard peuvent déclencher la furie meurtrière, alors qu'un seul casque bleu qui n'a pas le droit de tirer peut tenir en respect une bande prête à tout (parfois). Cette balance suspendue, hésitante, à maintes reprises, c'est très bien fait.

Commentaires

1. Le lundi 6 novembre 2006 à 10:02, par une passante :

Merci d'évoquer Christine Pascal, au jeu si subtil mais qui a dit pouce trop tôt, et que j'associe, en affection profonde, à deux autres tombés par les fenêtres : Chet Baker et Bohumil Hrabal

2. Le mercredi 8 novembre 2006 à 14:03, par Bikun :

J'crois qu'c'est Dewaere...
Cette annonce est terriblement inquiétante. Ma valise faisait déjà presque constamment 25kg, et j'ai, jusqu'à présent toujours réussi à passer mon sac à dos et mon matériel qui faisait, lui ses 15kg, comment vais-je faire maintenant si je dois aussi enregistrer mon sac à dos??? Hors de question de laisser mon portable et le matériel photo en soute...C'est proprement aberrant.

3. Le mercredi 8 novembre 2006 à 14:33, par Berlol :

T'as raison ! Je corrige. Je fais souvent la faute "ae" / "ea", j'ai remarqué...
Pour les bagages, c'est fou comme les infos sont mal faites. Et comme la communication devient de la cosmétique mal appliquée (comme quand quelqu'un met trop de fond de teint et qu'on voit la ligne de démarcation de l'oreille au menton...). On veut parler de choses interdites et on écrit "Articles autorisés" ! Un comble ! Du coup, à lire cela, ce qu'on "autorise" en cabine, ce n'est plus que : les liquides en petite quantité ! Ridicule !
Rétablissons la vérité : les autres effets personnels (agenda, documents, livres, ordinateur, vêtements, petits appareils divers, etc.) SONT AUTORISÉS dans la limite du volume précédemment autorisé (et sans ciseaux, coupe-ongle, lime, briquets, etc.). Les ordinateurs doivent être déposés séparément dans un bac et hors de leur housse. De même que les pieds seront hors de leurs chaussures, posées, elles, dans un autre bac. Le plus étonnant de ce que j'ai entendu en commentaire télévisé, c'est que le gruyère est autorisé mais que le camembert ou le foie gras ne le sont pas parce que TROP MOUS, c'est-à-dire pour des cerveaux débilisés par l'american way of fear, proches du liquide ! Ubu ! Kafka ! Orwell ! Venez voir ! Revenez ! Ils ont fait tout comme vous disiez !... En pire !

4. Le mercredi 8 novembre 2006 à 14:57, par Bikun :

Ahh tu me rassures un peu quand même!



Mardi 7 novembre 2006. Doux blé.

Doux blé
Doux blé
JoLi Doux blé

Dans le shinkansen, mes copies corrigées, je lisais la Théorie des nuages d'Audeguy. Bien avancé, déjà. Pour l'instant, me paraît être plus un conte qu'un roman, avec fort recours à de la fiction biographique, généralement pas ma tasse de thé. Mais très plaisant ; pour l'instant, je continue...

« Johann Wolfgang Goethe sait que bientôt l'eau de son propre corps voyagera, pour partie dans le sol, pour partie dans les airs, et cela le console de la mort. Il aime à penser que sa dépouille va nourrir des plantes, ou de petits insectes mal connus. Même il pense parfois, mais sans le dire à personne, que le cerveau des hommes a la forme des nuages, et qu'ainsi les nuages sont comme le siège de la pensée du ciel ; ou alors, que le cerveau est ce nuage dans l'homme qui le rattache au ciel.» (Stéphane Audeguy, La Théorie des nuages, Gallimard, 2005, p. 24)

Après les cours, je file à la bibliothèque. La NRF y est ! Ouf ! Les deux derniers numéros en consultation au rez-de-chaussée (sinon, il faut descendre en réserve). Je rate complètement les photos de Tchouba, mais je le lis avec délectation. Dans la veine des Tristes, avec peut-être un doigt de Chevillard et une grande liberté de ton, encore à la Pinget. Pardon de citer des noms, mais c'est ce qui me vient en place de description (et à défaut d'analyse). D'ailleurs, ce sont de beaux noms.
Il y a aussi la dernière partie de l'In Mémoriam de Stéphane Audeguy, comme prévu. Ce qu'il écrivait quand il n'arrivait pas à écrire un roman.

« Nous ne voulons pas être récupérés par tel ou tel. Nous ne voulons pas être compris. Et d'ailleurs nous avons tort. Nous écrivons le manifeste de ceux qui ont tort. Tchouba est un outil de résistance. Personne ne pourra se rallier. Et, ainsi, nous attaquons le capitalisme dans ses recoins. Voilà ce que c'est le capitalisme, avant tout une machine constante à récupérer.
Tchouba veut dire fuir. Toujours fuir. ne jamais y être.
Fuir à notre place.
Tchouba.»
(Alain Sevestre, « Tchouba », in NRF, juin 2006, p. 50)

« Jean-Henri Fabre, entomologiste
Pendant la cérémonie de son enterrement on put voir sur son cercueil un escargot et quelques sauterelles ; au bord de sa tombe, un prego diou s'était posé.

Ignace de Loyola, fondateur de l'ordre des Jésuites
L'infirmier qui le veillait l'entendit s'exclamer "mon Dieu !" au milieu de la nuit, mais le propos ne lui parut pas mériter le déplacement. Ignace mourut cette nuit-là.»
(Stéphane Audeguy, « In Memoriam (fin) », NRF, juin 2006, p. 100)

Dîner avec A. et C., deux collègues, dont un du département d'allemand, près Yagoto, dans un restaurant indien, Misty. Excellent, fort mais pas trop, mais fort quand même. Mes intestins s'en souviennent déjà. Ça fera désinfectant. Pas un luxe avec ce froid qui vient de tomber — senti d'un coup, quand la porte du shinkansen s'ouvrait sous un ciel bleu de vent. Conversation roulante entre université, société, actualité, passé, voyages, aussi du doublé de JoLi, des montants des droits étrangers déjà négociés (pour le livre — dans Ce soir ou Jamais d'hier, Antoine de Caunes disait que ça serait inadaptable en film, Les Bienveillantes, mais je n'en suis pas si sûr que lui...)

Euh... prego diou... prego diou... Vois pas... Ah, si, ça y est ! C'est la mante ! Je m'en doutais !

Commentaires

1. Le lundi 6 novembre 2006 à 22:53, par brigetoun :

à se fredonner sur le vélo ?

2. Le mardi 7 novembre 2006 à 01:05, par vinteix :

Sûrement, mais pas un livre en main, surtout que le nouveau G. a l'air assez épais... en même temps, ça fait deux en un !
Mais franchement, est-ce que ça a un réel intérêt ? ces prix... Personnellement, je suis incapable de dire qui a eu le prix Goncourt l’année dernière, il y a deux ans... Je ne suis même pas sûr de pouvoir citer un seul Goncourt... Ah si, peut-être Quignard, non ?... Tout ceci n’est que mascarade, carnaval, marketing, commerce et dorures.

3. Le mardi 7 novembre 2006 à 01:55, par Berlol :

De même que nous sapions le mois dernier le sondage de Livres Hebdo, il est bon, je crois, que nous disions et répétions que nous ne sommes pas d'accord avec ces mascarades et ce consumérisme sur le dos de la littérature. Il est possible que le JoLi soit intéressant, la question n'est pas là...

4. Le mardi 7 novembre 2006 à 02:04, par vinteix :

Le JLR, tu voulais dire ?

5. Le mardi 7 novembre 2006 à 05:17, par caroline :

Je n'ai pas vraiment d'avis sur LES BIENVEILLANTES. Je ne sais pas si je le lirai... Mais, j'ai un avis sur l'interview d'Angot dans Têtu que je ne peux pas rerpoduire ici car je ne suis pas abonnée ce magazine (le mois prochain, elle sera peut-être en ligne) mais je l'ai entendue à la radio. Elle parlait de Jonathan Littell et je dois dire que, dans le genre dégueulis antisémite, je n'avais pas entendu ça depuis... Bizarrement Finkie ne lui fait pas de procès alors qu'il est toujours prompt à traîner en justice tout journaliste, artiste, ou n'importe qui en l'accusant de propos antisémites. Edgar Morin en avait fait les frais. Quelle immunité protège Christine Angot ?

6. Le mardi 7 novembre 2006 à 06:07, par vinteix :

peut-être l'immunité d'une "strawberry girl"... ? Non, non, je plaisante... je ne sais pas...

7. Le mardi 7 novembre 2006 à 08:56, par cgat :

Pas beau le prix ... mais joli le poème Berlol !
Quant à Christine Angot, je crois qu'elle est juive, ou me trompé-je ?
Je n'ai pas lu l'interview dont parle Caroline, mais son allergie à Littell tient essentiellement il me semble à ce qu'il s'est glissé dans la peau du bourreau, alors qu'elle privilégie toujours le point de vue de la victime, ce que l'on peut critiquer mais aussi comprendre.

8. Le mercredi 8 novembre 2006 à 08:01, par brigetoun :

à propos de bourreau j'en suis restée au prego diou - à la poésie inquiétante du nom des victimes que lui fournit Fabre, à la description de l'attaque - et j'ai mal à la nuque

9. Le mercredi 8 novembre 2006 à 09:11, par vincy :

à voir les merdes qu'il réalise Les bienveillantes est clairement inadaptable par De Caunes. C'est certain.

10. Le mercredi 8 novembre 2006 à 14:10, par Berlol :

Hou ! comme c'est méchant, ça ! (Mais y'a des chances que ce soit vrai...)



Mercredi 8 novembre 2006. Dribble avec les temps verbaux.

Hitch my cock.
Commentaire déposé ce matin chez Grapheus Tis, sur un sujet récurrent — qu'il faut gratter :
« Le journaliste : "S'il y a des écrivains qui font des blogs et qui sont déjà des écrivains et qui ont leur étiquette d'écrivain bien visible, qu'ils lèvent la main ! Les autres, on est désolé mais vous n'êtes pas des écrivains donc on peut pas vous interroger sur ce que vous pensez des écrivains, de la littérature ou des blogs d'écrivains. Il faut d'abord être écrivain. Faites-vous publier dans une de ces maisons, vous savez, bien en dur, avec un livre bien en papier, inscrivez-vous à l'administration afférente, payez vos cotisations, montrez-nous votre carte et après on verra. Vous croyez pas qu'avec vos blogs où vous écrivez n'importe quoi qu'aucun éditeur n'a validé vous allez nous impressionner, hein ! Nous on est là pour défendre une vision claire du monde, avec des catégories qui existent et que nos lecteurs peuvent bien reconnaître. Les écrivains, c'est bien, on sait ce que c'est depuis des siècles, on les lit pas, mais de temps en temps on leur pose des questions et eux ils nous donnent des réponses qu'on peut comprendre, parce que dans leurs livres c'est pas toujours évident, donc on préfère leur poser des questions à nous. Et là, sur les blogs, ça le fait bien. Et puis si on demandait pas à des écrivains, on demanderait à qui ? Comment voulez-vous qu'on trie pour savoir à qui on pourrait demander ?"
(Grmmfph...) »

Pierre blanche. David, mon collègue dont le petit ventre commence à prendre tournure, s'est engagé à s'inscrire au centre de sports dans un avenir pas très lointain à une certaine condition seulement connue de nous deux. Condition tout à fait décente, je rassure. No Comment...
Moi, j'y vais sans attendre, dès la fin de l'après-midi. J'innove, aujourd'hui pas de vélo mais une longue séance à la machine de marches, en poussant les curseurs, vingt au maximum d'inclinaison (doit faire dans les 45 °) et vingt au maximum de résistance (comme si j'avais réellement à soulever mes 70 kilos à chaque marche). Point de transpiration atteint en dix minutes. Au final, un peu plus de 3000 marches en une trentaine de minutes et au final près d'un kilo exsudé — le tout en continuant Entrées en matière.
Alain Sevestre avait visiblement anticipé que je lirai Audeguy en même temps que son livre ! Et voyez comment il nous dribble avec les temps verbaux (n'oublions pas que son narrateur est au Stade de France un jour d'inauguration officielle)...

« Nonobstant j'aurai souvent le nez dans les nuages. Quand j'en aurai fini avec le mur, je lèverai les yeux. Un nuage est capable de se raccourcir tout seul, sans aucun secours ; il peut découper une partie de lui-même puis recoller les deux extrémités libérées, capable encore de se répliquer. Toujours une intense compétition. Qu'est-ce que je pourrais ajouter sur les nuages ? Que j'avais le sentiment de comprendre des choses, oui, en somme, avec le recul.
Mon père aura été bien pour ça. Le sport, ça compte, ça forme, ça développe, t'en as besoin. Il m'encouragea à ne pas me laisser dribbler. Personnellement, je préférerai jouer arrière droit, ou demi, et quand le ballon arrivera, relancer le plus loin possible, de toutes mes forces. J'étais un bourrin, manquais de technique, compensais par la hargne, cognais, lattais. [...] »
(Alain Sevestre, Entrées en matière, p. 24-25)

« — Oh ! lui, l'enfoiré, lui lancé-je, il écrase son mégot sur la pelouse.
Sans m'apercevoir, et m'apercevant au même moment que Jacques Chirac, c'est Jacques Chirac, il venait d'arriver, était là, venait juste d'écraser sa cigarette sur la pelouse. Je ne parlais pas de lui mais mes yeux se sont portés sur lui au moment de terminer ma phrase. C'est très gênant. Je n'ose plus regarder dans sa direction. Ma tête s'écrase dans les épaules. Je me ratatine encore, passe sous la nappe, roule sur moi-même, puis carrément rampe, un réflexe, tente de passer derrière le buffet, à l'abri de son regard, pensé-je, me redresse, lève les yeux. Il me regarde ; il a entendu ce que j'ai crié. Ça ne se passera pas comme ça. Déjà entré dans l'enceinte du rectangle des élus et des corps constitués, il échappe à un officiel et à deux gardes qui lui indiquaient la direction du second rectangle, intérieur au nôtre, et protégé par un second jeu de cordons rouges montés sur des piquets dorés, m'intercepte sans me toucher comme j'essaye de m'esquiver et, visage compellatif, index et majeurs tendus vers moi pour m'immobiliser [...] »
(Ibid., p. 28-29 — la suite dans le livre... hé ! hé !..)

« Il entre dans la peinture pure : il va peindre des skyscapes, des paysages de ciel sans aucun élément de décor terrestre ; pas même, dans un coin de la toile, la branche la plus élevée d'un arbre pour rappeler le sol. Chaque jour le ciel l'attend, toujours le même et toujours neuf.» (Stéphane Audeguy, La Théorie des nuages, p. 68) 

Buisson naïf et globuleux...
N'empêche que le Goncourt à un Américain, ça a porté la poisse à Bouche !



Jeudi 9 novembre 2006. Comme les gnous la rivière.

Journée crevante, comme souvent le jeudi à trois cours. Plus encore quand la fraîcheur automnale arrive, quand on commence à approcher de la fin du semestre. On voit les objectifs... et le fossé qui nous en sépare encore. Et les étudiants le sentent, comme les gnous la rivière.
Par conséquent, pas de sociabilité avec les collègues, peu de temps pour le réticule et pas du tout pour la littérature.
Sauf ces propos de Dominique Viart qui me paraissent justes, à la bonne distance critique.
Raison pour laquelle je les conserve ici. Et basta...

Les prix, « sismographes de la vie littéraire »
Dominique VIART, spécialiste de littérature contemporaine, pour qui Les Bienveillantes sont un Goncourt logique. Entretien recueilli par mail pour Libération par Claire Devarrieux. Mercredi 8 novembre 2006.

Quel intérêt accordez-vous aux prix littéraires ?

Relativisons : les prix n’expriment jamais, au mieux, que les préférences esthétiques de leur douzaine de jurés. Eux-mêmes soumis d’ailleurs à toutes sortes d’influences: éditeurs, stratégie commerciale, opinion publique, pression médiatique, amitiés, connivences et complicités — ou antipathies — du milieu littéraire. Ils couronnent souvent une œuvre correctement réussie de la littérature grand public, qui n’est sans doute pas la plus exigeante, la plus troublante, ni la plus difficile du moment : ce n’est pas pour rien que ces jurys s’appellent aussi des « académies »… Disons que leurs lauréats sont le plus souvent de bons artisans de la littérature, pas toujours des artistes cependant.
Mais ils ont parfois du bon : d’abord parce qu’ils font largement parler de livres, et parfois même de littérature, quand les débats ne sont pas hélas recouverts par les questions d’influence, de tractation ou de commerce. Il est bon aussi qu’un Prix Goncourt (en veine de relégitimation ?) signale l’œuvre de Pascal Quignard au grand public, même s’il lui faut pour cela faire entorse au principe de ne couronner que des « romans » et prendre le risque d’être moins « vendeur ». Il y a même de bonnes surprises, comme Les Champs d’honneur, de Jean Rouaud. Les prix font lire et peuvent susciter d’autres envies de lecture. Ce n’est déjà pas si mal.
Ils sont aussi de bons sismographes, non pas certes de la création littéraire, mais de la vie littéraire (ses mœurs bien sûr, mais aussi ses préoccupations) et de l’état culturel de notre pays, des questions et des imaginaires qui le traversent. Ils nous apprennent où nous en sommes, collectivement, avec ces questions. Souvent des enjeux nouveaux de la littérature mûrissent en sourdine dans l’œuvre plus exigeante d’écrivains moins médiatisés puis trouvent, grâce aux Prix, une audience plus large dans des textes moins forts peut-être mais plus accessibles. Ainsi, par exemple, avec Weyergans, le Goncourt a donné l’an passé audience aux problématiques de filiation que d’autres (Pierre Michon, Annie Ernaux, Pierre Bergounioux, Charles Juliet…), avant, avaient fait découvrir à un cercle de lecteurs plus restreint.

Jonathan Littell méritait-il le prix Goncourt ? A votre avis, pourquoi l’a-t-il eu ?

Tout dépend de ce qu’on appelle « mériter le Goncourt »… Si l’on tient compte de la composition du jury, de sa fonction de sismographe et de ses goûts esthétiques, il est assez naturel en effet que la palme lui revienne. Il l’a eu parce que, outre la performance « quantitative », son roman enregistre justement un phénomène littéraire commencé avant lui, dans des œuvres plus complexes parfois, interroge des zones obscures de l’Histoire et de la psyché que les sciences humaines ont commencé de défricher et participe au bilan d’un siècle désastreux dont nous avons depuis quelque temps commencé l’inventaire. Littell a eu le prix parce qu’il met tout cela — les questions que soulève l’Histoire du XXe siècle, les perplexités face à la monstruosité d’hommes apparemment « normaux », les documents mis au jour par les historiens — à la portée d’une représentation imaginaire accessible, dans une langue académique et une forme romanesque facilement recevable. De ce point de vue, il entre parfaitement dans le cadre d’un tel prix.

Est-ce un roman atypique ou s’inscrit-il au contraire dans un courant ?

Il est certes surprenant par son volume, qui aurait du reste pu sans doute être resserré — quoique le « volume romanesque » revienne à l’honneur, a fortiori lorsque l’on traite d’Histoire : que l’on pense à Richard Millet, à Hedi Kaddour, à Jean Rouaud l’an passé. Peut-être aussi par son auteur, un peu atypique (un Américain qui écrit en français quand l’anglais domine le monde des livres ! — les Goncourt aiment bien ces figures originales, qui sont elles mêmes « romanesques », comme le fut Jean Rouaud venu de Loire inférieure tenir un kiosque à Paris). Pour le reste, non, ce livre n’est pas surprenant : il s’inscrit au contraire naturellement dans un processus (et non dans un « courant » esthétique) amorcé depuis longtemps : depuis le début des années 1980, la littérature s’est redonné des objets, parmi lesquels l’Histoire, sur laquelle elle enquête, qu’elle tente de restituer dans des aspects que les historiens n’ont pas forcément traités, ou pas ainsi. Plus précisément encore, ce roman arrive à la suite d’une quantité d’autres qui abordent la Première Guerre Mondiale (surtout à partir des années 1989, à la fin de ce que les historiens appellent le « court XXe siècle ») : que l’on pense à L’Acacia de Claude Simon, aux Champs d’Honneur de Rouaud, aux Douze lettres d’amour au soldat inconnu d’Olivier Barbarant, à Japrisot, à Daeninckx… ; puis la Seconde Guerre Mondiale après les précurseurs que furent Duras, Simon et Modiano, et plus massivement à partir de 1997, et enfin la Shoah depuis le film de Lanzmann et les grands procès Papon, Touvier…
Même le point de vue choisi ici — celui du bourreau — est préparé par d’autres textes qui l’explorent aussi, depuis La Mort est mon métier de Robert Merle (1952 ; qui s’inspirait des mémoires de Rudolf Hess), Le Roi des Aulnes de Michel Tournier (qui passe d’ailleurs pour n’avoir pas aimé le livre de Littell, effet de concurrence ?) et surtout par l’impressionnant livre de Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, paru en 2003 (sans parler des travaux de Jacques Semelin dans Purifier et détruire, usages politiques des massacres et génocides, Seuil, 2005). A ce titre, Les Bienveillantes bénéficient des « fictions critiques » que de nombreux écrivains développent depuis quelques années et par lesquelles ils entendent, à leur façon, discuter du monde qui nous entoure et de l’Histoire dont nous héritons en s’appuyant sur les moyens propres de la littérature.
Ce roman partage avec ces « fictions critiques » contemporaines un certain besoin de savoir, une pratique de l’enquête, un recours aux archives, un usage des principaux acquis des sciences humaines, de l’Histoire ou de la psychanalyse et se nourrit comme elles des grandes œuvres littéraires du passé — Flaubert, Eschyle, Genet… — voire cinématographiques : Shoah bien sûr mais aussi L’Empire des sens. Mais Les Bienveillantes fondent tout cela au creuset d’une même matière narrative plus ou moins uniforme, souvent avec un certain talent, quelques fois avec plus de difficultés ou d’artifices, quand les « fictions critiques » au contraire heurtent ces éléments, les confrontent les uns aux autres, les font dialoguer en préservant des espaces de doute qui impliquent le lecteur. Ici la voix narrative est uniforme, régulière. Ce principe d’unicité réduit considérablement les chances de faire percevoir la complexité ou le chaos des événements historiques et des trajets individuels.

Est-ce un bon roman ? Comment expliquez-vous son succès ?

Selon moi, un bon roman est un roman « déconcertant », qui déplace son lecteur, le bouscule dans ses façons de voir, peut-être de vivre, le confronte à de l’inédit, de l’inouï. Notamment par son travail d’écriture, car je suis intimement convaincu que l’on ne peut produire des significations nouvelles sans rendre la langue un peu étrange, un peu « étrangère » même, comme disait Proust. Je ne suis pas persuadé que ce soit le cas ici. Ce qui est aussi, certainement, une raison de son audience d’ailleurs : il est peut-être long à lire, mais il n’est pas difficile. Il place le lecteur dans la conscience du bourreau, mais sans perturber ses codes ni ses habitudes de lecture : rendu des dialogues, des discours, récit globalement linéaire, au passé simple... Il nous confronte à une étrangeté, certes, mais exprimée de façon rassurante. Rien à voir, par exemple, avec les livres autrement plus perturbants de Volodine, qui transforment parfois le lecteur en « bourreau » ou en « tortionnaire » par leur écriture et leurs situations d’énonciation troublantes où c’est nous, lecteurs, agacés de ne pas y voir clair, qui voulons à tout prix savoir ce que tel personnage « a dans le ventre », quitte pour cela à le torturer un peu. Une lecture dont on ne sort pas indemne.
Mais surtout quelque chose me gêne un peu : c’est le détour par le mythe, dont le titre Les Bienveillantes témoigne. Le livre de Littell replie l’histoire de ce nazi sur le mythe d’Oreste dont il est comme une réécriture. Quelle est la fonction de ce recours au mythe ? Sinon de donner une clef de lecture, une explication même, peut-être, de ce pan tragique de notre Histoire. Ce n’est certes dans le roman qu’une explication parmi d’autres, qui sont esquissées ici et là. Mais celle-ci semble privilégiée par le titre même. Or le mythe, c’est le destin, auquel on n’échappe pas quand bien même on le voudrait (voyez Œdipe), c’est la fatalité… Bref : on tue, certes, mais on n’y est pour rien. Le recours au mythe déshistoricise l’Histoire, il la décontextualise en la rendant atemporelle. Il empêche ainsi que l’on puisse réfléchir aux éléments sociaux, économiques, politiques, culturels, intellectuels, individuels et collectifs… qui ont rendu l’horreur possible. On voit cela aussi chez Sylvie Germain, dans Le Livre des Nuits et, déjà, chez Tournier dans Le Roi des Aulnes. Si l’on transforme l’Histoire en mythe ou en légende, on renonce à interroger notre responsabilité dans ses événements. Et cela me paraît dangereux. Je souhaite que cela ne soit pas une raison de son succès.

(Dominique Viart est professeur à l'Université Lille 3, spécialiste de la littérature contemporaine, co-auteur avec Bruno Vercier de La Littérature française au présent (Bordas, 2005), et co-directeur de la Revue des Sciences Humaines.)

Commentaires

1. Le jeudi 9 novembre 2006 à 15:22, par cgat :

sans aucun rapport avec les gnous ni les prego diou, Christine Angot a reçu aujourd'hui (hier, en fait) le Prix de Flore (face notamment à Pierre Jourde !) : voici une nouvelle propre à susciter ici des commentaires, non ?

2. Le jeudi 9 novembre 2006 à 15:46, par frédéric :

oh ! putain, fallu qu'elle en chope un, la mère Angot? Dégueuli.

3. Le jeudi 9 novembre 2006 à 15:48, par Frédéric :

le prix de flore, c'est quoi ? begbeder ? Dégueulis.

4. Le jeudi 9 novembre 2006 à 16:07, par Berlol :

Merci de l'info, Christine ! Je vais voir ça... Face à Jourde, c'est fun !
Frédéric, on dirait qu'il y a du progrès dans le dégueuli(s)... Quand vous aurez nettoyé et lavé vos dents, vous pourrez essayer d'ouvrir un livre de Christine Angot ! Allez, courage !

5. Le jeudi 9 novembre 2006 à 16:49, par cgat :

c'est fun, en effet ... il n'y a pas que Beigbeder dans le jury, une brochette de journalistes je crois, dont Frédéric Taddeï et François Reynaert ... l'année dernière c'est Joy Sorman, dont tu parlais l'autre jour, qui l'avait eu

6. Le jeudi 9 novembre 2006 à 22:49, par Frédéric :

tasdéi, dégueulis
Reynaaert, connais pas.
mal de crâne

7. Le jeudi 9 novembre 2006 à 22:54, par brigetoun :

d'autant plus que ça se lit vite un Angot
Pour le Littell je n'en ai pas envie, est-ce pour cela que j'aime bien la fin de l'interview de Viart, pour la justification

8. Le jeudi 9 novembre 2006 à 23:48, par Berlol :

« Mâtin », Frédéric ! (comme on dit quelque part dans Poil de Carotte...).
C'est qu'aux buveurs dur est le matin !

9. Le vendredi 10 novembre 2006 à 03:13, par dominique :

Excellents, ces propos de Viart dans Libé. (Désolé de me réimmiscer brièvement dans ce blog où j'ai atterri l'autre jour par un hasard sevestrien!) J'aime bien ce qu'il écrit par ailleurs, et son bouquin sur la littérature française au présent est un outil précieux, mais on voit pourquoi il n'aime pas le Littell tout en le jugeant bien ficelé, puisqu'il appartient à ce qu'il appelle la littérature concertante ; et cependant il place dans la déconcertante des écrivains comme Daeninck ou Ernaux, que d'autres jugeront faciles et justement sans réel travail sur la langue. C'est l'idée que seuls ceux qui prospectent (en musique disons Beethoven), et non ceux qui font le bilan (Bach), provoquent remous et avancées.
En même temps, il rappelle l'analogie entre le Littell et le Robert Merle, par exemple, qui est si évidente qu'on peut s'étonner de ne pas la voir plus souvent relevée. Il semble qu'on se récrie - voire on s'effarouche, comme Angot - d'une chose bien ancienne et bien propre à la littérature et à l'art en général.
Et puis ce que dit Viart des prix est frappé au coin du bon sens.
Intéressant également ce qu'il dit du problème que pose, chez Littell, le recours à la mythologie comme justification du mal. Il y a là quelque chose de l'opposition Arendt/Francfort (école de).
(Accessoirement, et plus légèrement, ravi d'avoir fait rire Frédéric à Paris par mon texte pourtant dégueulasse !)

10. Le vendredi 10 novembre 2006 à 03:28, par Berlol :

Repassez dans quelques heures : il y a du Sevestre au menu, ce soir...

11. Le vendredi 10 novembre 2006 à 09:57, par di folco :

Excellente analyse de Viart !
Bravo pour ce site très instructif.
Que d'efforts ! que de lectures ! On se sent moins seul...
Merci.



Vendredi 10 novembre 2006. Le truc vulgaire qui ruinera l'avis des prudes en lettres.

Nicaragua... Oui, maintenant, cela veut dire quelque chose pour moi. Grâce à Patrick Deville et son Pura Vida.

Vu hier soir, mais pas écrit — pas le temps — : Crustacés et Coquillages... Léger, tout de même. Seconde partie bien meilleure que la première. À partir du plombier, en fait.

Débat sur le sexe dans Ce soir ou Jamais de mercredi. Pas dit non plus parce que bof... Pas content, d'ailleurs, parce que l'émission de mardi n'était pas en ligne hier. Elle était annoncé et on n'en a eu que cet horrible Best of, expression et pratique d'ailleurs ridicule... Il faut le dire à Taddeï. Évidemment, ce soir, elle y est, en ligne, ainsi que celle d'hier. Je regarde le début, parce que pas le temps, encore... Mardi, il y avait Bruckner et Benasayag, je dis ça pour David qui faisait quelque chose sur le compassionnel... Quant à l'émission de jeudi, il y a Anne Delbée dans un débat sur le foot, pour sa 107e Minute... Ça risque de me gonfler, quand même. On verra tout ça demain.

Ce matin, sport et lecture sevestrienne. Qui m'enchante littéralement littérairement. Je ne fais qu'une demi-heure, vélo + marches, ça sue très vite, aujourd'hui. On a rendez-vous à 12h30 en bas de nos bureaux, David et moi, avec les trois étudiants français qui étudient le japonais ici, deux d'Orléans, une d'Aix. On les emmène au Downey. Il fait chaud, on se met en terrasse, on s'amuse bien.
Évidemment, tout ça me met en retard et je ne pourrai pas être à la séance de La Cicatrice intérieure (Garrel, 1970) à l'Institut à 19 heures. Tant pis, je me consolerai dans 24 Heures de la vie d'une femme (Bouhnik, 2002) avec Agnès Jaoui (qui jaouit avec un officier polonais, pas plombier pour un sou). Film très construit, beau rôle pour Michel Serrault, des décors impressionnants, une belle musique de Michael Nyman, mais le tout assez froid e